La situation actuelle de la recherche en France reste préoccupante. Son audience mondiale est en recul. Les retombées, notamment économiques, qu'elle génère sont à un niveau très insuffisant. Cela est probablement dû à un manque chronique de moyens, mais plus sûrement à des maux endémiques comme un rêve d'universalisme, des rigidités structurelles et culturelles, un émiettement qui va de pair avec le saupoudrage des moyens. Faute d'une cohérence d'ensemble, la recherche confine parfois à l'indigence. Sans une certaine "mise en ordre" préalable ou concomitante, il serait sûrement peu efficient d'accroître les moyens attribués à un système devenu "barbare"...

L'adjectif peut surprendre. Il est emprunté à Charles Fourier, qui l'appliquait jadis à une ville (Paris, en l'espèce) quand elle était encore, pour une grande partie, "formée d'édifices assemblés fortuitement, au hasard, sans aucun plan préalable, et confusément groupés entre des rues tortueuses, étroites, mal percées et malsaines". Par analogie, nous pourrions qualifier de barbare un système de recherche qui est, dans une large mesure, composé d'unités créées au fil du temps un peu au hasard d'initiatives individuelles ou individualistes, sans aucun plan d'ensemble, confusément groupées dans des établissements aux limites mal dessinées (vive l'unité mixte !), desservies selon des procédures tortueuses, vivant étroitement. L'analogie a bien sûr ses limites, mais laissons-nous porter par elle.

Afin que Paris ne soit plus une "ville barbare", chacun sait ce qu'entreprit un baron- préfet, inspiré par un idéal saint-simonien, guidé aussi, il est vrai, par quelques préoccupations sécuritaires. N'est-ce pas un "Haussmann" qu'il faudrait à la recherche française, un visionnaire dépourvu de toute arrière-pensée partisane ? Ce serait, du reste, plutôt une équipe qu'un homme.

Dans un contexte difficile, ce n'est pas sans mérite, le gouvernement a finalement conçu, avec le "pacte pour la recherche", un dispositif qui pourrait permettre à un maître d'ouvrage de définir des orientations pour le système public de recherche et à un maître d'œuvre de conduire sur ces axes prioritaires le chantier de sa réhabilitation.

Avec un rôle d'assistance à maîtrise d'ouvrage, le "pacte" crée le Haut conseil de la science et de la technologie. Ce pourrait être le visionnaire recherché, pourvu qu'il soit doté d'une réelle indépendance.

Par souci démocratique, le maître d'ouvrage ne pourrait être, en dernier ressort, que la représentation nationale. En cohérence avec la politique européenne, ou en concertation avec certains pays d'Europe, la nation se doterait d'une loi d'orientation exprimant de grands choix stratégiques. Sur cette base, le maître d'œuvre, le ministère de la Recherche, arrêterait après une large consultation un schéma directeur qui permettrait à des initiatives convergentes de prospérer sur le terrain et de contribuer à la reconstruction du système.

Pour ce faire, un opérateur, rendu légitime et transparent, l'Agence nationale de la recherche (ANR), lancerait des appels à projets selon les orientations fixées démocratiquement. Pour sortir du statu quo que confortent les moyens récurrents (qui ont toutefois des vertus), l'agence se verrait confier des crédits finalisés et durables en volume accru. La recherche fondamentale bénéficierait d’un côté de moyens récurrents et de l'autre du financement de "projets blancs" par l’ANR et par une agence européenne, qui reste à créer.

Les îlots du savoir, jusque-là épars ou empilés de guingois sur des territoires, se regrouperaient, autour de projets partagés, en pôles de recherche et d'enseignement supérieur (PRES), ayant une vraie responsabilité scientifique et de réels pouvoirs d’arbitrage, reliés entre eux par des réseaux nationaux et européens de recherche, ces voies modernes d'échanges et de coopération. Les anciennes structures disparaîtraient progressivement derrière les PRES. Pour ma part, au concept de PRES, j’aurais préféré celui d’Université Régionale, regroupant universités, grandes écoles, établissements de recherche implantés dans la région. Cela aurait été plus lisible et compréhensible sur la scène internationale. Qu’est qu'un "PRES" vu de Singapour ? Est-ce tellement plus compréhensible qu'une "grande école" ? Sachant (mais cela, c'est de la cuisine franco-française) qu'il n’y aurait pas nécessairement correspondance entre région administrative et Université régionale. Il peut y avoir une Université régionale par région (Bretagne, Pays de la Loire, Aquitaine) ; une Université régionale pour plusieurs régions (Université régionale de Normandie ; Université régionale Manche – Nord, regroupant le Nord-Pas de Calais et la Picardie) ; plusieurs Universités régionales dans une même région administrative (Universités régionales de Lyon et Grenoble ; Universités régionales de Paris Sud, Paris Est, Paris Nord, Paris Ouest, englobant chacune des établissements de Paris intra muros).

L'emploi scientifique, dans la nouvelle architecture, devrait être plus équilibré entre des postes de fonctionnaires et des postes de contractuels, permettant une respiration du système. Une attention toute particulière serait portée à la valorisation de l'emploi scientifique, à la gestion des parcours professionnels ; un premier pas, seulement, a été fait dans le "pacte".

Quant aux empilements de pôles, d’agences, etc., reprochés par beaucoup, il serait dommageable de les maintenir en l'état. Il reviendrait aux structures faîtières de les réduire progressivement. Il devrait en particulier en être ainsi dans le champ de l’évaluation de la recherche. L'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur, récemment créée, notamment parce qu'elle se substitue au CNE et au CNER, va dans la bonne direction.

Comme jadis dans les ruelles de Paris, l’inquiétude s'installe dans les dédales de la recherche face aux perspectives d'un tel chantier. Mais ne serait-il pas suicidaire de ne pas l'engager maintenant, à l’orée de nouvelles mandatures politiques majeures ? D'autant qu'une fenêtre exceptionnelle est en train de s'ouvrir : au cours des deux prochains quinquennats, la moitié environ des chercheurs partira à la retraite ; cela ne peut que faciliter les nécessaires mutations. A son terme, la réussite de l’entreprise se jugera au travers de l'attractivité de la recherche française et des conditions de vie professionnelle des chercheurs. Comme jadis pour notre capitale, à l'aune de son rayonnement et de la qualité de vie des parisiens.