Dimanche dernier, les suédois sont allés aux urnes et ont choisi de voter pour l'Alliance, regroupement de partis de centre-droit (le Centre, parti d'origine agrarienne, les Libéraux, les Modérés, en fait des conservateurs, et les Chrétiens-démocrates), et de renvoyer ainsi dans l'opposition les sociaux-démocrates au pouvoir depuis douze ans. L'évènement est d'autant plus spectaculaire que c'est la première fois que le Centre-droit accède au pouvoir en période où la Suède se porte bien, en tous cas sur le plan économique.

Il est vrai qu'il y a eu conjonction de plusieurs facteurs qui ont joué en faveur de l'Alliance : l'usure de M. Persson, au pouvoir depuis longtemps et dont la populaire dauphine Anna Lindh a été assassinée au moment où elle devait prendre les rênes du parti, la nervosité et l'absence d'enthousiasme de M. Persson dans les débats avec M. Reinfeldt, son jeune rival conservateur (41 ans), le fait que les sociaux-démocrates soient apparus incapables de faire front commun avec leurs alliés parlementaires (la Gauche, correspondant aux anciens communistes et à l'extrême gauche regroupés, et les Verts) au contraire de la coalition de Centre-droit qui a présenté un programme commun, ou même le fait que les électeurs sociaux-démocrates se soient senti trahis par le fait que M. Persson a libéralisé l'économie suédoise et réformé profondément l'administration, au détriment de la gratuité et de la qualité des services publics.

En réalité, le sentiment en Suède est tout autre : comme le titrait le quotidien Dagens Nyheter, proche de la nouvelle majorité, le 20 septembre dernier, beaucoup pensent que "les élections sont un triomphe pour les sociaux-démocrates". En effet, après l'échec de l'opposition aux dernières élections il y a 4 ans, M. Reinfeldt a compris que les Suédois tenaient à leur modèle social, et que l'appel au libéralisme était une erreur stratégique. Il a donc résolument endossé l'habit du défenseur du modèle social suédois, qu'il a non seulement promis de conserver, mais aussi d'améliorer. Il a aussi rebaptisé son parti (les Modérés sont devenus les Nouveaux Modérés sur toutes les affiches) le temps de la campagne électorale pour marquer l'évolution de son parti. Il a promis beaucoup plus d'argent pour la protection sociale, notamment pour les personnes âgées, pour les personnes handicapées, pour l'enseignement et pour le système de santé. En bref, il a dit aux Suédois : je m'engage à mieux gérer le système social que les sociaux-démocrates.

M. Reinfeldt a toutefois annoncé qu'il allait introduire une dose de libéralisme dans le systéme suédois, avec le recours à des opérateurs privés pour les soins, l'accueil des enfants, les services aux personnes âgées ou l'aide à la recherche d'emploi par exemple. Ces réformes ont été habilement présentées sous la forme d'un libre choix destiné à améliorer l'accès aux services pour la population, sans modifier le financement collectif et les droits de la population aux services. Il a par exemple indiqué qu'il allait faire appel au secteur privé pour créer des services de l'emploi pour les personnes handicapées, pour lesquelles le service public ne semble pas très efficace actuellement.

La question de l'emploi a été aussi au centre de la campagne. En août, le chômage s'établissait à 5,7%, mais l'Alliance de M. Reinfeldt a dénoncé ce chiffre en indiquant que le chômage réel était camouflé par les congés de maladie, très élevés dans le pays (la Suède est le pays de l'OCDE où le niveau des congés de maladie est le plus élevé, devant la Norvège et la France), et par les mesures dites d'activation des chômeurs (stages, formations et sessions d'aide à la recherche d'emploi). De plus, les Suédois étaient habitués dans les années 80 à des taux d'emploi dépassant largement les 80 % de la population susceptible de travailler (15-64 ans), si bien que les 74 % atteints à la veille des élections leur paraît insuffisant (rappelons que nous sommes à 63 % en France). De ce fait, M. Reinfeldt a cristallisé les mécontentements, et suscité les espoirs d'amélioration avec un discours sur l'importance du travail.

Même dans ce domaine de l'emploi, aussi bien les mesures d'allègement d'impôts présentées par l'Alliance que les allègements de charges patronales et les réductions d'allocation chômage annoncées restent très éloignées de ce que propose par exemple la droite française : les réductions d'impôts ne toucheront que les salariés, et seulement parmi eux les bas et moyens/bas salaires, de manière à encourager le retour au travail, les allègements de charges patronales concerneront uniquement les embauches de personnes en difficulté sur le marché du travail (chômeurs de longue durée, immigrés), et les baisses du niveau de l'assurance chômage ne touchent que le plafond et donc pas les indemnités des personnes dont le salaire est inférieur à la médiane. Ce sont les cadres qui vont en souffrir. Enfin, on notera que les mesures en faveur de l'emploi des jeunes et des personnes immigrées seront importantes et innovantes.

Malgré l'adhésion des Suédois, le pari de l'Alliance n'est pas gagné, avec notamment deux écueils majeurs.

Le premier est budgétaire, dans la mesure où ce programme est coûteux, même si la Suède connaît un excédent budgétaire important (autour de 2,7 % du PNB !). De plus, le retour financier attendu de la concurrence sur les services sociaux et de santé, par exemple, est aléatoire : l'expérience de la libéralisation du marché de l'électricité en Suède a montré que privatisation et concurrence n'avaient pas engendré d'économies (pour les sceptiques, lire le livre Le Modèle suédois de Magnus Falkenhed), ce qui est inquiétant par exemple en matière de dépenses de santé, comme nous le savons bien en France.

Le second est politique : les observateurs font remarquer que M. Reinfeldt a besoin de ses trois alliés pour gouverner, et que la défection de l'un d'entre eux entraînerait un retour au pouvoir des sociaux démocrates. Les éventuels coups de canif au modèle social pourraient menacer la coalition, d'autant que les divergences ne manquent pas, entre le Parti du centre finalement social, populaire et anti-européen et des conservateurs jusqu'ici à l'opposé. Or les leaders de ces partis ont une forte personnalité…

Quels enseignements pour la France et l'élection 2007 ? Il n'est pas sûr que chez nous la question de l'emploi domine les débats, comme en Suède, où la question de la sécurité et des banlieues n'a pas été au coeur de la stratégie de la droite. Il y a consensus ici sur l'idée que la solution est plus entre les mains des services de l'emploi qu'entre celles des services de police. De ce fait, malgré un pourcentage élevé d'immigrés et des problèmes sociaux dans certaines banlieues des grandes villes, la droite suédoise n'en a pas fait un axe idéologique de campagne, et a proposé un développement pragmatique des actions en faveur des immigrés et des banlieues, notamment en matière d'emploi. De plus, en matière économique, l'Alliance s'est présentée comme pragmatique et efficace, en pointant les insuffisances de la gestion des sociaux démocrates, et a renoncé aux positions idéologiques, ce qui n'est pas encore le cas chez nous.

Il semble en fait que les Suédois sont maintenant plus unis sur leur modèle social, ce qui présente de gros avantages pour l'efficacité du pays dans un contexte de mondialisation, et c'est probablement ce à quoi nous devrions réfléchir. Comme nous le suggérons avec Dominique Méda dans Faut-il brûler le modèle social français ?, ne serait-il pas plus efficace de nous entendre sur un modèle français à la nordique, tout en gardant nos clivages sur la manière dont nous pourrions répartir les fruits de la croissance qu'il engendrerait ?