Didier Ribadeau Dumas
Recruteur (occasionnel) de président
à
Mme République
1, Place Marianne
France


Madame,

Les militants socialistes tiennent votre destin dans leurs mains.

Ce n'est pas si courant. J'espère qu'ils en sont conscients et qu'ils mesurent le poids de leurs responsabilités. Ce poids est particulièrement lourd pour quelques-uns d'entre eux : MM. Fabius, Jospin, Hollande, Lang, Strauss-Kahn et consorts.

Sauf surprise toujours possible – à chercher du côté d'une faute de M. Sarkozy, d'une bavure policière ou d'une crise internationale, par exemple – le candidat de droite est connu. A en croire les sondages, il a de bonnes chances de l'emporter mais il ne faut jurer de rien, les élections présidentielles se jouent dans les dernières semaines.

Selon qui lui sera opposé par le PS, vous pouvez être gouvernée, Madame, à gauche ou à droite pour les cinq, voire les dix prochaines années.

Foin de subtilité : à la veille du choix des militants socialistes, selon les sondages, Mme Royal paraît être la seule personnalité capable de battre M. Sarkozy.

Jusque là, nihil novi sub sole.

Venons-en à la responsabilité toute spéciale qui pèse sur MM. les Eléphants.

Ce qu'ils disent à demi-mot, c'est que même avec le meilleur programme du monde – car le leur est bien le meilleur programme du monde, n'est-ce pas, ils ne se seraient pas donné tant de mal pour rédiger un programme médiocre, ils ont une trop haute idée de vous-même, Madame, et d'eux-mêmes, surtout le vétéran qui nous fait candidement partager sa conviction d'avoir acquis une stature d'homme d'Etat, pour oser vous proposer un programme qui ne soit excellentissime – ce qu'ils murmurent, donc, ce qu'ils chuchotent, ce dont ils font une rumeur, ce qui transparaît, ce qui commence à faire bruit de fond, à se propager, à se dire sous le manteau, à se donner en confidence, à s'avouer, à se confier, à se prévenir, à s'avertir, à se dire à haute et intelligible voix, à se sous-entendre et à se crier sur les toits, donc, c'est que même avec le meilleur programme du monde et avec le concours des militants les plus chevronnés et les plus loyaux comme ministres, Mme Royal serait le pire des partis que vous pourriez prendre, le pire chef d'Etat. Elle serait si déplorable qu'il faut d'urgence lui faire barrage, seul et à plusieurs, qu'il faut se coaliser, qu'il faut à tout prix l'empêcher.

Il y aurait presque comme un esprit de salut public qui soufflerait sur leurs têtes (à moins que ce ne soit un vent de panique).

Ni vous, Madame, bien que vous soyez la République et que vous l'ayez reçue dans vos palais, ni moi, modeste recruteur qui ne lis pas la presse pipeule, ne connaissons vraiment Mme Royal. Les éléphants ont le grand avantage sur nous de l'avoir fréquentée depuis longtemps, certains depuis l'école. Pour compenser notre handicap, faisons levier de leur avantage et posons leur la bonne question, mettons-les en demeure de faire le bon choix pour la France.

Beaux messieurs qui n'avez en tête que l'intérêt de notre pays, si vous pensez que Mme Royal constitue le risque que vous laissez entendre, au lieu de propager une rumeur, prenez parti clairement et publiquement : annoncez que si, par erreur, elle était adoubée par les militants et devenait la candidate officielle de votre parti, pour éviter le pire à la France, vous ne la soutiendriez pas.

Sinon, Madame, cela signifierait qu'ils pensent que Mme Royal vaut quand même mieux que M. Sarkozy, ce qui n'est pas si mal, soit dit en passant et sans prendre parti sur le programme, la capacité de gouverner et la personnalité dudit M. Sarkozy. Il ne vous resterait plus alors à interpréter l'opposition sourde des éléphants mâles que comme l'expression d'une ambition impuissante qui ne se résout pas à reconnaître la supériorité d'une femme.

Didier Ribadeau Dumas
Recruteur (occasionnel) de président
27 septembre 2006