Le chômage, en France, touche prioritairement les personnes les moins qualifiées. Pour tenter de le réduire, Bernard Salanié propose les allègements de charge (voir aussi ce qu'en disent Etienne Lehman et Bernard Bruhnes sur Telos-EU). J'ai expliqué, dans un billet précédent posté sur mon blog, que les résultats des études empiriques n'étaient pas toujours convergents quant à l'ampleur des effets, et, surtout, que certaines études montraient l'importance des effets de substitution entre main d'oeuvre qualifiée et main d'oeuvre peu qualifiée : les allègements de charge, s'ils permettent de réduire le chômage des peu qualifiés, ne permettraient pas de réduire le chômage de masse.

Il y a un autre problème avec ce type de politique, un problème insuffisamment souligné. Dans certains cas, le problème des personnes les moins qualifiées n'est pas un problème de coût, mais un problème cognitif : ces personnes ne disposent pas du socle minimal de compétences leur permettant d'être embauchées.

Premier élément de preuve, dans le numéro de l'''Usine'' ''Nouvelle'' n°3024 consacré à l'automobile. On y apprend d'abord que les constructeurs français recrutent de plus en plus de personnes qualifiées, de moins en moins de personnes peu qualifiées : la part des ouvriers de Renault est passée de 43,2% en 1999 à 36,8% en 2005. Pendant ce temps, la part des ingénieurs et cadres est passée de 15,5% à 24,7%. Chez PSA, la part des ouvriers est passée de 61,2% à 56,7% ; la part des ingénieurs et cadres de 11,3% à 16,4%.

Effet classique de substitution capital humain / travail peu qualifié, qui ne disqualifie pas l'analyse de Salanié et consorts. En revanche, lorsqu'on interroge certains responsables du recrutement sur ce qui est demandé aux ouvriers spécialisés, ils expliquent (Usine Nouvelle, p. 75) : "les opérateurs qui travaillent sur des machines numériques doivent connaître un peu d'anglais. Ce ne sont plus les OS d'avant." (Philippe Miguet, directeur-adjoint de Vedior-Bis, chargé de la branche Grands sites industriels) ; "Ils ont besoin de lire des plans, de faire des réglages sur machine, ce n’était pas le cas il y a dix ou quinze ans" (Olivier Rambour, responsable du marché automobile chez ManPower) ; "nous recrutons des gens avec des connaissances métiers solides, un niveau CAP, BEP, à l’aise avec les mathématiques et le français. Nous demandons davantage de qualifications qu'il y a quinze ans" (Jean-Michel Kérébel, directeur central des Ressources Humaines de Renault).

Dès lors, on peut s'interroger : quid des personnes ne disposant pas de ce minimum de compétences? Interrogation d'autant plus grande lorsqu'on découvre les résultats d'une étude passionnante menée en Allemagne par Alexandra Spitz...

Premier temps de l'étude, l'évolution de la part dans l'emploi des personnes fortement, moyennement et faiblement qualifiées de 1979 à 1999 :



Sans surprise, on retrouve le poids croissant des personnes les plus qualifiées, le poids décroissant des personnes les moins qualifiées.

Deuxième temps, la décomposition des tâches confiées aux salariés en cinq catégories :

  • deux catégories "activités routinières" : activités manuelles et activités cognitives routinières
  • trois catégories "activités non routinières" : manuelles, d'analyse, d'interaction


L'analyse du poids de chacune dans l'ensemble donne les résultats suivants :



Les activités routinières décroissent fortement, les activités routinières augmentent sensiblement, notamment les activités d'interaction.

Troisième temps, et c'est là que les résultats sont les plus intéressants, l'évolution des tâches confiées aux salariés par niveau de qualification :



En 1979, les tâches routinières des personnes les plus qualifiées représentaient environ 60%de leur activité. En 1999 : entre 10 et 15%... Mais, surtout, cette évolution observée pour les personnes les plus qualifiées s'observe (certes avec une moindre ampleur) pour tous les niveaux de qualification : les activités non routinières, qui "pesaient" 25% dans l'activité des personnes peu qualifiées, pèsent en 1998 plus de 40%...

Conclusion d'Alexandra Spitz : "As the skill level of employees with low levels of education no longer meets the minimum occupational skill requirements, they become increasingly marginalized." En forçant le trait, disons que même si on les donnait à ces entreprises, elles n'en voudraient pas... Quelle solution, alors? Sans conteste la formation, sachant que dans ce domaine, les chantiers sont nombreux (voir par exemple ce que disent Cahuc et Zilberberg de la formation professionnelle continue)...

Remarque complémentaire : un des résultats de l'étude de Spitz mérite d'être souligné. Il concerne le poids croissant des activités d'interaction, qui représentent en 1998 près de 34% de l'ensemble des tâches, et quelque chose comme 50% des tâches des personnes les plus qualifiées. L'économie devient une économie d'interaction, et si les interactions à distance sont parfois possibles, elles supposent la plupart du temps une certaine proximité entre acteurs. Ceci permet de comprendre pourquoi la proximité physique compte encore aujourd'hui, en dépit du développement des technologies de l'information et de la communication.