Par Vincent Piquet[1]

La presse anglaise a suivi avec attention les événements qui ont agité le Parti socialiste ces derniers jours – l'éviction de certains des plus gros éléphants de la course à l'élection, et l'établissement de la short list finale des trois candidats à la candidature.

Ségolène Royal est bien sûr au centre de toutes les préoccupations. Ainsi ce long article bien renseigné du Guardian du 28 septembre – "The woman who would be president" - qui souligne bien les points essentiels de la candidature Royal : opposition aux gérontes du parti ; campagne en apparence plus démocratique à travers un site web participatif ; tournée des villages de province qui semblent se repeupler au passage de la candidate ; disparition des lunettes et scène de la baignade : tout y passe…

Mais certains des points relevés par la presse anglaise peuvent surprendre. En premier lieu, la part essentielle que la plupart des articles accordent à la "jeunesse difficile" de Ségolène Royal. Le colonel Royal en prend pour son grade – on lui prête cette parole forte : « j'ai 5 enfants et 3 filles » ! Mais nos amis Anglais ne peuvent s'empêcher d'apprécier - comme bien des Français d'ailleurs - une success story exemplaire. Outre le fait que la mythologie Royal se construit peu à peu autour de ces repères accrocheurs, on peut aussi y voir la modernisation incarnée de la dialectique idéologique des gauches en général : de la lutte de l'ouvrier exploité par le patronat du XIXème siècle à celle d'une femme contre une société machiste et archaïque au XXème siècle. Ségolène Royal est la seule candidate pour laquelle avoir fait l'ENA reste quelque chose de positif tant cela est associé à sa prise d'indépendance vis-à-vis de son milieu, plutôt qu'à la pérennisation d'un système d'idées et de gouvernement déconnecté de la réalité du citoyen lambda. Le combat de Ségolène Royal atteint sa dimension mélodramatique quand on lit cette confession dans la presse anglaise : "Je ne peux pas pleurer en public. Ça passe pour les hommes, comme Jospin, mais moi, si je pleure, je perds".



Par ailleurs, sans le dire ouvertement bien sûr, la presse anglaise, et notamment celle de tendance travalliste, voit dans Ségolène Royal le Blair Français. Quand on connaît l'atmosphère fin de règne qui pèse ces jours ci sur la gauche britannique - avec une remise en cause de près de dix ans de blairisme et des réglements de comptes internes digne de comédies antiques - le phénomène Ségolène est une distraction bienvenue. On attend encore une vraie comparaison programmatique Blairisme contre Royalisme, mais cela ne devrait pas tarder – dès que Ségolène Royal aura présenté un projet de gouvernement plus détaillé. Cependant, comme Tony Blair il y a quinze ans, Ségolène Royal semble s'inscrire en faux contre bien des points essentiels de son parti, faisant bouger les lignes quand les autres ne s'y attendent pas. Comme Tony Blair, elle semble proposer un pragmatisme rafraîchissant face à l'idéologie des éléphants. La grande différence, c'est que Tony Blair avait en face de lui un parti conservateur en phase terminale et sans leader fort, alors que Nicolas Sarkozy a su, pour l'instant, apparaître comme un acteur neuf à droite.

Quand aux autres candidats de gauche, ils ne sont évoqués que par comparaison avec Ségolène Royal. L'idée que certains pourraient maintenir leur candidature jusqu'au bout est même présentée comme une bonne définition du suicide politique, étant données leurs très faibles chances face à la droite dans tous les sondages…

Notes

[1] Vincent Piquet est executive audit manager chez General Electric.