Les données conjoncturelles de l'été 2006 ont surpris les observateurs. Alors que se ralentit (enfin ?) la croissance économique insolente que connaissent les Etats-Unis depuis 2003, l'augmentation du PIB s'accélère (enfin !) dans la zone euro. Les experts de l'OCDE attendent 2,5 à 2,6% sur l'année. Dans cet ensemble, l'économie française a fait encore mieux en dépassant les 1% trimestriel. Une fois n'est pas coutume, les prévisions du ministre de l'Economie ont été plus fiables que celles des experts, qui parfois prennent mal la chose. Dans ce domaine aussi, le bonheur des uns fait le malheur des autres ! Et comme une bonne (mauvaise ?) nouvelle n'arrive jamais seule, la baisse du chômage s'est accélérée. MM de Villepin et Borloo tablent désormais sur un nombre de chômeurs inférieur à 2 millions d'ici aux élections présidentielles de 2007, soit en valeur absolue moins qu'en 1983.

Il est bien sûr nécessaire de prendre ces prévisions avec prudence. Elles supposent pour se réaliser que la croissance économique se poursuive à un niveau un peu supérieur à 2% par an en tendance. Pour cela, la consommation, les investissements et les exportations doivent rester bien orientés. Il est également nécessaire que ne se produise pas un choc externe, financier, énergétique ou politique. La situation conjoncturelle demeure fragile, mais il est intéressant de réfléchir à ce qui pourrait se passer si les bons résultats économiques devaient se confirmer.

  • D'abord car cela orienterait les débats de la campagne présidentielle vers des thématiques inattendues. Le chômage serait de moins en moins abordé comme un phénomène de masse mais comme un problème d'adéquation entre population active et emplois disponibles. Formation et immigration deviennent alors, plus encore que précédemment, les questions clés.
  • Ensuite parce que ce nouvel "accès de croissance" invite à s'interroger sur le processus et le contenu de la croissance économique. Face aux contraintes environnementales, entre autres, que penser des thèses qui prônent la "décroissance" ?

Comme les cow boys, la croissance ne meurt jamais !

Depuis plus de trente ans, l'économie française est censée être en crise. Le chômage est considéré comme un mal incurable. C'est en tout cas avec cet état d'esprit lugubre que s'était déroulée, il y a près de dix ans (déjà !) la campagne électorale consécutive à la dissolution de l'Assemblée nationale décidée par Jacques Chirac. Le taux de chômage était alors proche de 12% de la population active. Les prévisionnistes du BIT pronostiquaient pour la France 14% de chômeurs en l'an 2000. La France semblait dans l'incapacité de se qualifier pour l'euro. A droite (loi de Robien) comme à gauche (programme des 35 heures) la seule arme à opposer à la montée du chômage semblait être le partage de cette ressource rare qu'était l'emploi.

La surprise fut donc générale à la fin de l'année 1997, y compris pour le gouvernement Jospin, lorsque les indicateurs conjoncturels annoncèrent que l'économie française avait connu un net rebond au second semestre. Cette situation favorable perdura jusqu'en 2001 et la fin des années 90 fut, sur le plan économique, quasi euphorique. Le chômage retomba à moins de 9% de la population active, plus d'un million d'emplois furent créés. La France semblait enfin capable de faire aussi bien que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis , eux aussi touchés par une longue vague de croissance comme ils n'en avaient pas connu depuis plusieurs décennies.

Cette vague de croissance se poursuit aujourd'hui à l'échelle mondiale. La mondialisation a dopé la croissance des géants économiques que sont la Chine et l'Inde. L'Amérique latine connaît aussi un regain de vigueur économique et de nombreux pays exportateurs de pétrole comme la Russie ou l'Algérie vivent une réelle embellie économique. Tout se passe comme si la croissance économique se jouait de tous les obstacles que l'actualité dresse devant elle. Les crises financières à répétition des années 90 (Mexique, Corée, Russie…) ; l'éclatement de la bulle financière internet en 2000-2001 ; le choc des attentats du 11 septembre 2001 ; la hausse spectaculaire des prix du pétrole depuis 2000 ; rien ne semble devoir arrêter la poursuite de la croissance économique.

Il serait bien sûr naïf d'en conclure que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais il serait au moins aussi stupide de raisonner aujourd'hui comme en 1997 ; de faire comme si la croissance économique n'était pas là. Intéressons nous donc aux problèmes qu'elle pose, plutôt qu'aux risques qui accompagnent son absence.

La croissance économique n'est pas une panacée

Le retour de la croissance économique est a priori une bonne nouvelle pour le gouvernement et l'actuelle majorité parlementaire. Mais il n'est pas sûr que cela aide à clarifier la situation politique à droite. Si elle se confirme, la baisse du chômage peut relancer une guerre des chefs à la tête de l'UMP et pour la désignation de son candidat à l'élection présidentielle. En outre, comme l'a compris à ses dépens Lionel Jospin en 2002, une campagne électorale ne se gagne pas sur un bilan, mais sur un projet que l'on réussit à faire partager. Les sociaux-démocrates suédois viennent de perdre les élections alors que le chômage est au plus bas, notamment grâce à une croissance soutenue.

Les candidats à l'élection de 2007 devront donc faire preuve de doigté. Si la croissance économique se confirme, il faudra élaborer un projet 2007-2012 tenant compte des nouvelles perspectives que constitue la baisse annoncée du chômage, inscrite dans la pyramide des âges avec le départ à la retraite de la génération du baby boom. Pour se convaincre que la situation va changer, regardons du côté de l'Italie qui comptait près de 12% de chômeurs en 1999 et se retrouve aujourd'hui à un taux de 7% alors même que la croissance économique a été faible. Pour nos voisins comme pour nous, le problème est désormais d'établir une politique tenant compte de la persistance du chômage dans certaines zones géographiques et pour certains groupes sociaux, alors que dans le même temps il manquera de la main d'œuvre dans certains secteurs, nécessitant un recours plus ample à l'immigration. On voit aisément comment l'extrême droite (de 10 à 20% de l'électorat) va pouvoir surfer sur ces contradictions en stigmatisant les faux chômeurs. Paradoxalement, comme en 2002, l'extrême droite pourrait tirer les marrons du feu de la baisse du chômage !

La gauche, de son côté, aura au moins autant de mal que la droite à intégrer dans son projet la baisse probable du chômage. La persistance de la croissance économique, et son impact sur le taux de chômage constituent d'abord une mauvaise nouvelle pour ceux dont le fonds de commerce électoral se fonde sur l'idée que nous sommes en crise. De ce point de vue, il y a fort à parier que les mois à venir vont voir se tendre les relations entre les différentes composantes de la gauche. Lorsque Ségolène Royal s'essaye à critiquer, mezzo voce, les 35h, ou lorsqu'elle reconnaît des qualités à la politique conduite par Tony Blair, elle ne fait qu'évoquer des pistes pour entretenir la croissance. Mais c'est comme si elle agitait un chiffon rouge devant les électeurs qui se sentent proches de l'extrême gauche (de 10 à 20% de l'électorat). Si la confirmation de l'amélioration de la situation économique la conduit à adopter des thèmes de campagne qui tiennent compte de cet état de fait, elle va se trouver en porte à faux avec une grande partie de son électorat potentiel du second tour. C'est sans doute là que réside pour elle une des plus grandes difficultés.

D'autant qu'une partie de l'électorat protestataire généralement acquis à la gauche se trouve travaillée par un autre discours : celui qui s'instaure derrière le slogan de la "décroissance". Ce thème, qui a connu un premier succès d'estime au début des années 70, revient à la mode aujourd'hui sous une forme à peine renouvelée.

  • Au début des années 70, devant la flambée du prix des matières premières et du pétrole, et à l'occasion de la publication du premier rapport du Club de Rome, certains avaient préconisé la croissance zéro. Ils se fondaient sur l'idée que la rareté des ressources naturelles constituait un obstacle infranchissable. La croissance allait s'arrêter faute de combustible !
  • On retrouve en partie cette idée aujourd'hui avec la notion de "décroissance". Les énormes besoins en énergie et en matières premières de la Chine et de l'Inde, sans compter tout ce que consomment (gaspillent ?) déjà les Etats-Unis (et nous !) se traduisent par une hausse des prix annonciatrice d'une rareté accrue.

Sans le dire explicitement, ce qui s'exprime ici est la profonde inquiétude que suscite l'émergence à l'échelle internationale des géants économiques que deviennent la Chine, l'Inde ou le Brésil. Face aux pays du Tiers Monde, comme face à la mondialisation, aujourd'hui comme hier, le réflexe de peur l'emporte sur la réflexion. A la peur pour le Tiers Monde, quand il était pauvre, se substitue la peur du Tiers Monde qui, accédant à la croissance économique, pourrait nous envahir avec ses hommes, ses marchandises et même désormais ses capitaux (Cf Mittal ou Lenovo). Qu'il vienne de droite ou de gauche, le rejet de la mondialisation est largement fondé sur cette crainte largement fondé sur l'idée selon laquelle le jeu économique est à somme nulle, alors qu'il s'agit plutôt d'un jeu à somme positive.

Or, la peur est mauvaise conseillère et d'une certaine façon, le slogan de la décroissance n'est que la forme renouvelée du "Sanglot de l'homme blanc". Nous qui avons largement bénéficié des bienfaits de la croissance économique (espérance de vie, pouvoir d'achat, protection sociale, services publics…), voilà que l'on montre du doigt les "faux besoins" dont nous devrions faire le deuil. Le cœur du raisonnement sur la décroissance reprend ainsi une interrogation ancienne, familière des spécialistes de la comptabilité nationale, sur le contenu même de la production. Au lieu de répondre aux besoins fondamentaux des hommes et des femmes, la production serait orientée, par le jeu du profit (illégitime dans une perspective de jeu à somme nulle), vers la satisfaction de "faux besoins". Produits futiles ou inutiles, voire dangereux ; émissions de télévision abrutissantes, activités qui ne servent qu'à compenser les "dégâts du progrès" ; la liste est longue de ces productions de biens ou de services dont la légitimité est a priori douteuse. A-t-on vraiment besoin de tous les produits cosmétiques qui nous sont proposés ? Est-ce vraiment un progrès que d'installer des lève-vitres électriques dans nos voitures ? Et les voitures elles-mêmes, pourquoi sont-elles si puissantes alors que les vitesses sont limitées ? Et, en allant plus loin, comme nous le disaient explicitement les placards publicitaires accompagnant la récente "Semaine de la mobilité", n'avons nous pas tendance à recourir trop fréquemment à la voiture particulière alors que les transports en commun, la marche à pied ou la bicyclette seraient plus adaptés ?

Intérêt et limites du moralisme économique



Au vu des exemples qui précèdent, tous judicieux, et de tous ceux que le lecteur pourrait ajouter, nous nous trouvons en présence non pas d'une mais de plusieurs formes sensiblement différentes de remise en cause de la croissance. L'impression d'unité de la critique provient du fait que dans tous les cas, nous sommes en présence d'une interrogation, et parfois d'une condamnation, morale. Le discours est normatif. Individuellement, mais aussi collectivement, les consommateurs ne doivent pas se laisser abuser par les charmes délétères de tel ou tel produit que leur vante la publicité. Plus généralement, ils sont invités à réagir contre les gaspillages qui sont une menace pour notre environnement mais aussi pour nous-mêmes. Mais cet appel à la responsabilité, qui est le propre de la morale, ne débouche pas automatiquement sur une vision malthusienne de l'économie.

Pour un auteur comme Serge Latouche, la nécessité de la décroissance s'inscrit dans la critique radicale du capitalisme qui a toujours été la sienne. Pour cet économiste longtemps défenseur du système planifié en vigueur dans l'ex URSS, il est logique de continuer, sous d'autres formes, la critique du système capitaliste. La dénonciation de la multiplication des faux besoins s'impose car ils ne seraient rien d'autres qu'une forme nouvelle d'aliénation. On retrouve ici les critiques déjà anciennes formulées, entre autres, par Jean Baudrillard (La Société de consommation, 1970). La société de consommation n'est qu'une forme élaborée de manipulation des masses.

Bien que stimulante, cette critique se heurte pourtant à un obstacle de taille. Elle n'a pas à proposer de système de rechange si ce n'est un ascétisme qui n'est pourtant pas son propos. Car si l'économie de marché ne conduit pas forcément à l'émergence de productions qui vont dans le sens de l'intérêt général, des générations présentes et futures, les pouvoirs publics, les partis politiques, les syndicats ou associations n'offrent pas non plus toutes les garanties en ce domaine. Sauf à prôner le retour de quelque despote, ou parti, éclairé.

Plus précisément la condamnation morale de tel ou tel gaspillage ou de la forme prédatrice de certains aspects de la croissance économique invite à corriger les excès mais ne remet pas en cause le principe même de la croissance.

  • Condamner moralement la fabrication ou la consommation d'un produit ne disqualifie pas la croissance économique pour la simple raison que celle-ci ne provient pas de nos besoins, mais de nos capacités de production. Si les pays industrialisés connaissent depuis plus de deux siècles ce phénomène, nouveau à l'échelle de l'histoire humaine, qu'est la croissance économique, ce n'est pas à cause de nouveaux besoins. C'est essentiellement parce que nos capacités de production (les machines, les routes…) et plus encore nos qualifications ne cessent de s'améliorer. Vouloir la décroissance c'est, en toute logique, en finir avec les formations qui, tendanciellement, améliorent les connaissances et les compétences des personnes. On ne peut pas à la fois militer pour la décroissance et demander que s'améliore le niveau de formation des jeunes. Quand on prône la décroissance, il faut cesser de s'émerveiller du fait que nos enfants sont plus diplômés que nous, plus compétents en informatique ou dans le maniement des téléphones portables ou des langues étrangères.
  • Concrètement, cela signifie que la dénonciation des gaspillages, pour nécessaire qu'elle soit à l'échelle individuelle (éducation des enfants) et collective (respect de l'environnement et de la justice sociale), n'est en réalité qu'une invitation à produire et consommer mieux, mais pas moins.

Il suffit pour s'en convaincre de prendre l'exemple de l'(in)sécurité routière. Avec plus de huit mille tués sur les routes chaque année au début des années 2000, la France pouvait se "vanter" d'accroître le PIB grâce aux accidents de la route. Ces derniers augmentaient la production des constructeurs automobiles, des carrossiers, des assureurs, des hôpitaux etc. Un cas typique de gaspillage de ressources humaines et matérielles. Par le biais d'une politique plus ferme de sécurité routière, une sensible baisse des accidents a été obtenue, qu'il faut encore poursuivre. Mécaniquement, la production et le nombre d'emplois a diminué dans la carrosserie automobile et il y a eu moins d'hospitalisations. Mais cela n'a pas ralenti la croissance économique. Le pouvoir d'achat, les compétences et les capacités de production se sont simplement déplacés dans d'autres champs.

Or ces nouveaux champs ne manquent pas pour que la croissance économique reste un phénomène durable, au sens où l'a défini le rapport Bruntland. Constatant les impasses de la notion de croissance zéro, ce rapport de l'ONU avait insisté sur le fait que la croissance économique était indispensable face aux immenses besoins des populations, notamment dans le Tiers Monde. Mais dans le même temps, il rappelait que cela devait se faire en respectant des critères de protection de l'environnement et de justice sociale.

Défions nous donc du miroir aux alouettes de la décroissance mais prenons au sérieux la nécessaire réorientation des processus de production et de consommation. Dans de multiples domaines liés à notre vie quotidienne, agriculture, industrie, commerce, transports… de nouveaux processus de production se mettent en place, plus respectueux de l'environnement. Il est vrai que cette nouvelle donne peut faire peur, elle oblige à une modification des habitudes, à l'acquisition de nouvelles compétences, à la définition de nouvelles règles du jeu, bref, elle rebat les cartes et remet en cause les situations acquises. C'est une tâche immense qui sera source … de croissance et d'emplois !