Une récente étude de McKinsey nous apprend que plus de 700 000 emplois industriels ont été perdus ou non créés en dix ans par manque de compétitivité. L'étude fait ressortir la cause principale de ce déficit de compétitivité : l'érosion des gains de productivité due au manque de dynamisme des entreprises françaises. Cela se traduit par un recul de 16% des parts de marché de l'industrie à l'exportation sur les dix dernières années, soit trois fois plus que l'Allemagne. Les six pistes envisagées pour inverser la tendance consistent à améliorer l'efficacité réglementaire, fluidifier le marché du travail, optimiser l'efficacité opérationnelle des entreprises, décloisonner l'innovation, harmoniser les normes européennes et rééquilibrer les ressources dédiées aux pôles de compétitivité les plus porteurs. L'analyse du cabinet de conseil, limitée au secteur industriel, néglige cependant une dimension intangible mais essentielle de la compétitivité nationale : la maîtrise des flux d'information et des réseaux d'influence.



C'est l'approche retenue par le député Bernard Carayon, qui a remis au Premier ministre un rapport intitulé "A armes égales", dont l'objectif est de proposer des actions pour renforcer la compétitivité[1]des entreprises françaises, notamment en influençant la production des normes dans les instances internationales. Le sujet, pour être important, n'en est pas moins technique, politiquement peu visible et donc fort peu mobilisateur. Les 46 propositions de Bernard Carayon vont bien au-delà de la problématique de normalisation et visent à doter la France d'une véritable politique d'influence et de compétitivité à l'image des grands pays concurrents.



Depuis le premier rapport Carayon[2], on assiste à un approfondissement salutaire de la politique publique de compétitivité. La version 1 était caractérisée par une conception défensive classique : la protection du patrimoine industriel et scientifique, prolongement de la guerre froide dans le champ économique, était alors la principale préoccupation de l'Etat. La version 2 s'affirme depuis la fin des années 1990 avec l'émergence du concept d'intelligence économique[3] et la possibilité de fonder sa ligne de défense (et parfois d'attaque) sur des technologies puissantes de veille sur Internet. La version 3 défendue par les rapports Carayon est plus clairement offensive et s'inscrit dans la logique de guerre économique ou d'hypercompétition que le Japon, les Etats-Unis ou le Royaume-Uni ont intégrée depuis des décennies dans leurs stratégies industrielle et commerciale.

Deux ensembles de propositions répondent à cette conception offensive dans le rapport :

  • Coordonner l'utilisation stratégique de l'information : création d'un Conseil de compétitivité et de sécurité économique auprès du Président de la République ; création d'un ministère délégué au Développement économique auprès du Premier ministre ; transformation du Centre d'Analyse Stratégique (qui remplace feu le Commissariat au Plan) en véritable lieu d'anticipation et de prospective au service de l'Etat stratège ; mise en place de "war rooms" pour accompagner la négociation des grands contrats…
  • Assumer une politique d'influence offensive: mutualisation des réseaux d'influence français à l'étranger ; stratégie proactive à destination des instances de production de normes ; création d'un véritable ministère des Affaires européennes affranchi de la tutelle du Quai d'Orsay…

On pourra objecter que les obstacles ne manquent pas pour que ces propositions produisent leurs effets :

  • Un environnement administratif modelé par des décennies de centralisation et de cloisonnement. Les silos fonctionnels et ministériels se prêtent traditionnellement mal à la circulation rapide de flux d'informations dont le contrôle reste un enjeu de pouvoir.
  • La culture politico-administrative sera encore longtemps hermétique à l'approche d'influence économique. Le profil socioprofessionnel des élus comme des fonctionnaires les y prépare peu, avec une formation économique lacunaire et une connaissance insuffisante de l'environnement de l'entreprise et des enjeux de la mondialisation.
  • Les propositions les plus innovantes sont aussi les plus lourdes politiquement (création d'un ministère délégué par exemple) et pourront difficilement être mises en œuvre avant l'élection présidentielle.

Le réalisme impose de reconnaître que les véritables leviers du succès de cette politique publique sont avant tout culturels : il est essentiel qu'un vent nouveau souffle sur des habitudes de travail fossilisées par une conception jacobine et hiérarchique du pouvoir. Travail en réseau, partage des informations et interdisciplinarité doivent être fondateurs d'un nouveau mode de management dans le public comme dans le privé. Quelques pistes pour accélérer le mouvement :

  • Dans le secteur public, imposer la circulation des personnes et des idées entre administrations : une carrière de (haut) fonctionnaire doit obligatoirement comprendre des passages d'un ministère à l'autre et surtout dans des instances internationales ; les processus de prise de décisions stratégiques doivent systématiquement intégrer l'utilisation d'informations interministérielles ; les systèmes d'information des administrations doivent être compatibles et permettre le travail interministériel en réseau.
  • Accroître la perméabilité entre public et privé : seuls 12% des cadres de catégorie A proviennent du privé dans la fonction publique d'Etat (étude Eurogroup, 2005). La connaissance de l'entreprise et la circulation des bonnes pratiques de prise de décision s'en porteraient bien mieux.
  • Réformer la formation des cadres du privé et des fonctionnaires : intégrer des modules académiques "compétitivité et intelligence économique" à toutes les formations d'ingénieurs, de commerce et de la fonction publique ; favoriser l'interdisciplinarité des cursus, condition d'une bonne "intelligence" des situations dans une économie de moins en moins cloisonnée mais pour laquelle on forme toujours des décideurs sur-spécialisés, prisonniers de référentiels étroits.

Force est de constater que le sujet est politique avant d'être technique ou administratif. Donner à la France les outils adéquats pour l'aider à tenir son rang dans l'économie mondialisée, sans angélisme ni paranoïa excessifs, exigera une profonde révolution des mentalités. Le métissage intellectuel qui est la condition sine qua non de la réussite du dispositif mettra sans doute encore des années à s'imposer mais la machine est lancée, et 2007 doit permettre d'aller encore plus loin pour que le grand jeu collectif devienne une réalité.

Notes

[1] La définition de la compétitivité retenue par McKinsey est la suivante : "capacité à préserver et à conquérir des parts de marché de façon rentable, tant sur les marchés d’exportation que sur le marché intérieur. "

[2] Le premier rapport Carayon "Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale" date de juin 2003. La plupart des recommandations ont été mises en œuvre, comme par exemple la création fin 2003 du poste de Haut Responsable pour l'Intelligence Economique.

[3] On peut définir l'intelligence économique comme "la maîtrise et la protection de l'information stratégique pour tout acteur économique. Elle a pour triple finalité la compétitivité du tissu industriel, la sécurité de l'économie des entreprises et le renforcement de l'influence de notre pays."