Le gouvernement français a décidé il y a quelques jours d'allouer 200 millions d'euros (les détails restent flous) à treize "réseaux thématiques de recherche avancée". J'adresse mes sincères félicitations aux lauréats en économie : l'Ecole d'Economie de Paris et Toulouse. Mais au-delà de cette initiative, les Français refusent obstinément de reconnaître l’évidence : parmi les dizaines d'universités françaises, certaines ont des départements de haut niveau international (rarement plus d'une demi-douzaine dans une université donnée), et d'autres ne produisent quasiment pas de recherche digne de ce nom. Les Allemands, qui ne sont pas (ou plus) des fanatiques de l'élitisme en la matière, ont eux aussi fini par se résoudre à distinguer des "centres d'élite" (parmi ceux-ci, Bonn et Mannheim en économie). Chose encore plus choquante, ils vont leur distribuer près d'un milliard d'euros sur cinq ans - une somme comparable à la France, la pérennité en plus.

Tant qu'il s'agit seulement de récompenser les gagnants, tout va bien (encore faut-il s'entendre sur les critères... il aura fallu par exemple plusieurs années au CNRS pour parvenir à imposer un classement indicatif des revues en sciences sociales). Mais des deux côtés du Rhin, il faudra bien en venir à différencier les universités selon leur rôle dans l'enseignement supérieur, comme l'Etat de Californie le fait depuis longtemps : dans ce "pays" à peu près grand, riche et peuplé comme la France, l'Etat ne finance que dix research universities, habilitées à délivrer des doctorats. Ce chiffre mérite réflexion. Prenons par exemple l'économie : à vingt nouveaux doctorants par an et par université, on arrive à deux cent docteurs en économie par an, pour une classe d'âge de 500 000 personnes environ... pourquoi devrait-il y en avoir tellement plus en France où les classes d'âge ne sont que de moitié plus nombreuses ?

Pourquoi pas ? me dira-t-on. Nous sommes suffisamment riches, et suffisamment attachés aux valeurs intellectuelles ("contrairement aux Américains qui, etc") pour pouvoir choisir de financer un grand nombre de doctorants. Sans doute ; mais nous ne sommes pas suffisamment riches (personne ne l'est) pour éviter d'avoir à réfléchir de temps à autre sur nos choix budgétaires. L'état des lieux est vite établi :

  • l'Université, prise dans son ensemble, accepte les inscriptions en thèse d'un grand nombre d'étudiants dont les motivations sont peu solides et les capacités de chercheurs douteuses ;
  • la France n'est pas un si grand pays qu'elle dispose d'un surplus d'universitaires de très haut niveau pour encadrer sérieusement les inscrits, bons ou mauvais ;
  • enfin, la collectivité dépense deux fois moins par étudiant qu'aux Etats-Unis.

La conclusion est évidente : nous saupoudrons des moyens humains et financiers insuffisants sur une masse de doctorants dont beaucoup auraient dû être découragés de se lancer dans cette voie. Comme les jurys de thèse sont très indulgents, la plupart de ces étudiants obtiendront leur doctorat... et ne trouveront pas d'emploi dans l'enseignement et la recherche.

Bien sûr, on pourrait augmenter les moyens. Mais compte tenu de la taille du public concerné, l'insuffisance de moyens persistera. La dispersion des fonds disponibles est un gaspillage de moyens qui encourage les étudiants à prolonger leurs études au-delà du raisonnable, compte tenu du manque de débouchés pour les doctorants. Ayons le courage de limiter le nombre de programmes doctoraux et de thésards ; nos moyens n'en seront que plus efficaces.