L'actualité de ces deux dernières années économiques a été riche en OPA transfrontalières et en opérations hostiles. Une triple constat s'impose aujourd'hui : le statut de cible pour près de 25% des groupes français composant le CAC 40, la remise en cause de l'espace européen comme espace naturel de fusion et l'intrusion de géants économiques issus des pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Si ce constat s'accompagnait d'une prise de conscience politique réelle et positive, il pourrait alors enfin émerger le sentiment d'urgence autour de la nécessaire restauration de la compétitivité de la France.

La fragilité déjà réelle de nos champions nationaux malgré des "bénéfices records"

La classe politique a toujours des difficultés à accepter et à assumer la logique de la mondialisation des échanges. Issue de tous bords, elle joue souvent au "Je t'aime, moi non plus" avec les grandes entreprises françaises, devenues mondiales, et c'est au fond assez commode. Mais les politiques ont-ils vraiment conscience de la fragilité de "nos champions nationaux" ? Que ceux-ci vont faire l'objet d'attaques de plus en plus fréquentes ?

Rafraîchissons nos mémoires. Une série d'événements pourtant marquants a eu lieu récemment et mérite une mise en perspective. En effet, la France a perdu le contrôle de deux fleurons industriels, Pechiney et Arcelor ; et deux autres qui ont failli eux aussi subir le même sort : Alstom et Aventis. Bilan : deux défenses qui échouent, deux autres qui finissent avec le concours de l'Etat ; trois entreprises qui ont été absorbées et une dernière qui a un nouvel actionnaire de référence issu du CAC40, en l'occurrence Bouygues.

Même si nombre de grands groupes français ont accompli avec succès des transformations colossales, les actionnariats ne sont pas toujours stabilisés et certaines comparaisons avec des homologues internationaux donnent le vertige, notamment dans les secteurs de l'agroalimentaire, de la banque, des services informatiques, ou encore de la grande distribution.

Dans le même temps, ignorant superbement ce mouvement, l'attention des médias et de certains politiques se fixe régulièrement sur les bénéfices de ces entreprises ou encore sur la rupture artificielle entre les entreprises qui profitent de la mondialisation et celles qui la subissent.

On s'inquiète à juste titre de l'absence de gazelles dans notre population d'entreprises ; mais que se passera-t-il lorsque les centres de décision, les activités de R&D ou de marketing de nos grands fleurons industriels auront été acquis par nos concurrents internationaux plus grands ou plus performants ?

La première étape est de cesser de stigmatiser ces entreprises et de les laisser à leur tâche. Certes, la France, relativement à son poids économique, dispose encore aujourd'hui d'un nombre significatif d'entreprises mondiales de premier plan. Certes, celles-ci dégagent des bénéfices confortables. Mais toute atteinte à leur compétitivité pourrait leur être fatale dans la nouvelle séquence de concentrations à venir. Il ne faut pas arrêter l'analyse à la bottom line de chacune de ces entreprises ; l'attention portée à la faiblesse des structures actionnariales d'origine françaises et la comparaison avec les concurrents internationaux sont tout aussi indispensables et de ce point de vue, certaines menaces indiscutables se profilent.

La seconde étape est d'anticiper ce mouvement et de continuer à développer une doctrine réaliste et des outils concrets autour de la compétitivité de notre territoire qui feront que la France restera bénéficiaire de cette nouvelle séquence et n'en deviendra pas un perdant.

La remise en cause de l'espace européen comme espace naturel de fusion

La réponse européenne a souvent été utilisée comme prétexte pour occulter l'absence de politique de compétitivité de la France. Le drame actuel, c'est que la dimension européenne ne fait plus illusion, qu'elle a perdu une partie de son sens et ce notamment parce qu'elle est actuellement mise à mal à trois niveaux :

  • Sur le plan de la confiance : en 2004, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Economie, a brisé un tabou, un mythe, celui de la préférence franco-allemande en matière industrielle, par deux opérations successives : (i) la fin de non-recevoir adressée à Siemens vis-à-vis de Alstom et (ii) le lobbying intense privilégiant l'acquisition d'Aventis au sein de Sanofi ; depuis, cette confiance n'existe plus, et la situation a à nouveau empiré avec les turbulences d'EADS et d'Airbus
  • Sur le plan de la réalité industrielle : l'idée du rempart européen a probablement été survendue ; les rapprochements effectifs (Renault/Nissan, Alcatel/Lucent) ou en projet (Euronext/Nyse) démontrent que la réponse européenne est une des modalités de réponse, que le politique doit encourager, mais il n'est pas réaliste de penser qu'elle puisse être systématique.
  • La faiblesse de la dynamique de la construction européenne : il existe des secteurs où il est possible de favoriser de façon naturelle les rapprochements européens sur le plan réglementaire ou de la commande publique. Prenons l'exemple du secteur bancaire. On pourrait faire évoluer le cadre réglementaire et faire en sorte que, mécaniquement, le rapprochement entre deux banques européennes crée nécessairement plus de valeur qu'un rapprochement avec une banque américaine par exemple ; or ce processus a été freiné par l'égoïsme national de certains pays européens, peu préparés dans leur propre consolidation. La conséquence est simple : un certain nombre de banques européennes peuvent faire l'objet d'une OPA par une banque américaine et il sera assez ardu de se défendre en opposant un autre projet européen plus créateur de valeur.

Le maintien de la proportion de champions mondiaux ayant leur siège en Europe passe par un retour de la confiance entre les leaders politiques européens, par le dépassement des égoïsmes nationaux, par de la pédagogie vis-à-vis des opinions publiques et enfin par des quick wins dans le cadre de l'Europe des Projets.

L'absence actuelle de dynamique européenne ne peut que renforcer l'exigence de la compétitivité et le sentiment d'urgence au niveau national.

Les OPA émergentes, un choc salutaire ?

Le retour à la compétitivité nécessite des investissements audacieux. Cela nécessite aussi des efforts. Par exemple, il faudra travailler plus et plus longtemps ; il faudra rendre plus efficace les administrations … La liste est longue et bon nombre de ces thèmes seront développés prochainement par l'Institut de l'entreprise.

Malheureusement, la meilleure des pédagogies peut préparer les consciences mais ne peut pas provoquer le sentiment de l'urgence dans l'opinion publique. Il faut un déclic. Peut être celui-ci viendra-t-il d'une acquisition majeure d'un fleuron national par une compagnie chinoise ou indienne ? Le choc sera en effet bien différent de celui d'une simple opération de délocalisation.

Tous les acteurs économiques ont maintenant compris que les nouveaux grands joueurs de la mondialisation que sont en particulier la Chine et l'Inde, n'allaient plus se contenter d'utiliser leurs réserves financières pour la sécurisation de la fourniture de matières premières et de se cantonner au rang de sous-traitants. L'OPA de Tata Steel sur Corus en est une nouvelle démonstration : l'accès direct aux marchés et aux technologies va devenir une de leurs priorités et franchement, on ne peut pas vraiment leur reprocher. Ce type d'opération, hostile ou amicale, aura lieu sans doute très prochainement en France.

Il n'est pas raisonnable de penser qu'une entreprise chinoise ou indienne qui prendrait le contrôle d'une entreprise française, le ferait ni mieux ni moins bien qu'une entreprise allemande ou américaine, notamment d'un point de vue social. En revanche, sur les plans managérial ou culturel, il y aura sans nul doute de nouveaux challenges complexes à relever. Sur le plan de l'image enfin, la dimension de la mondialisation prendra un tout autre visage et cela constituera un véritable tournant.

On peut appréhender les réactions de la classe politique et des opinions publiques française et européenne face à un tel événement. On peut craindre des bombements de torse, des réactions racistes, des initiatives législatives isolées et malheureuses, des lois sur-mesure. Bref, tout l'arsenal de la mauvaise foi et surtout de la mauvaise politique.

Les attitudes démagogiques constituent en période électorale une protection car il est peu probable que des groupes étrangers ne veuillent s'attirer les foudres de toute la classe politique et compromettre ainsi leurs opérations sur le long terme. Mais il ne faut pas oublier, qu'à l'issue des élections, le business reprendra ses droits.

Espérons que ce choc à venir soit salutaire pour les consciences et que la compétitivité devienne enfin une priorité pour notre pays.