Un certain nombre d'études, sérieuses, mettent en évidence une crise des "classes moyennes", actuellement non traitées en tant que telles par les politiques.

Les traits principaux en sont désormais cernés.

  • Panne de l'ascenseur social intergénérationnel : une proportion non négligeable d'enfants issus des classes moyennes connaîtront une situation sociale moins bonne que leurs parents.
  • Panne de l'école de la république. Ici encore, un objectif généreux, 80% de bacheliers, s'est largement retourné contre le but poursuivi ; l'université, engorgée, sans moyens suffisants, connaît des taux d'échecs colossaux. La sélection refusée à l'entrée, intervient dans des conditions parfois dramatiques, un an, deux ou trois ans après. Les diplômes de l'université, de facto, sont dévalorisés. Dans le même temps, les filières sélectives, les "grandes écoles" trustent de plus en plus, à tous les stades de la vie professionnels, les postes clefs. Et l'accès aux grandes écoles est de moins en moins ouvert aux classes …moyennes. De plus en plus de familles sont des déçues de l'école de la république.
  • Panne de l'ascenseur social dans l'entreprise. Pour de nombreuses raisons qu'il serait trop long d'évoquer ici, l'entreprise n'est plus un lieu de formation interne, n'est plus un lieu de promotion sociale. Les cadres supérieurs issus de la promotion interne, qui ont débuté comme ouvriers ou comme employés, sont de plus en plus rares. La "diversité sociale" se réduit de plus en plus au profit de comités de direction issus, en France, des mêmes grandes écoles, voir des mêmes "bottes" des grandes écoles, avec un clonage intellectuel évident.
  • Panne de l'accès au capital. La stagnation des revenus des classes moyennes, notamment liée aux 35 heures, mais aussi, la montée des prix de l'immobilier (dans Paris intra-muros, un salaire annuel net gagné entre 30 et 35 ans permettait d'acheter 9 m2 en 1986, et seulement 4 aujourd'hui) rend plus difficile la constitution d'un patrimoine ; le doublement des salaires hier possible en vingt ans, se ferait au rythme actuel en 140 ans). Dans le même temps, de nouvelles inégalités se créent. La vague de création d'entreprises liée à l‘innovation technologique, la montée en gamme des métiers liés à la finance de marché, accentuent le fossé entre ceux qui ont la possibilité, au long de leur vie professionnelle, de constituer un capital, et les autres. Comme dans beaucoup de pays du monde, les écarts sociaux se creusent, quelles que soient les politiques de redistribution en œuvre. Ils redeviennent cumulatifs entre générations. Le système fiscal français conçu dans les trente glorieuses n'est plus à même de compenser ce phénomène. Issue d'un autre âge, la taxation des droits de succession en France pénalise beaucoup plus fortement les classes moyennes qui n'ont pas d'échappatoire et qui devraient plus que d'autres faire jouer la solidarité entre les générations, que les classes supérieures.
  • Pression des populations "défavorisées" sur les classes moyennes : à l'autre bout de la chaîne sociale, les populations immigrées, fortement défavorisées, accentuent leur pression pour avoir accès au travail, mais aussi aux avantages sociaux, menaçant ainsi, dans ses positions, la partie inférieure des classes moyennes. La mise en œuvre des politiques de diversité ajoute une pression de plus sur les classes moyennes. Derrière l'éloge de la diversité, se cache en fait la discrimination positive qui introduit une remise en cause d'un des principes fondamentaux de la république : l'égalité, l'égalité des chances, au travers de son travail, de sa capacité d'initiative, valeur d'espoir essentielle des classes moyennes, valeur de plus en plus remise en cause.
  • Panne du "welfare state" : ici encore, les menaces qui pèsent sur les systèmes sociaux portent pour l'essentiel sur les classes moyennes, celles qui ne pourront se payer des systèmes de substitution. La dégradation des retraites, des systèmes de santé, des assurances sociales portent et porteront sur cette middle class qui ne peut que voir son niveau de vie se dégrader.

Si maintenant, on regarde ce qui se passe sur la scène médiatique et politique, on voit que :

  • Les banlieues et les minorités diverses ont compris que les manifestations bruyantes, le lobbying, ainsi que, hélas, la violence, sont plus payantes, parce que plus médiatisées, pour obtenir des actions publiques en leurs faveurs. Les valeurs fondatrices de la république explosent littéralement, face aux actions ciblées des différentes communautés. La démocratie à la française est quant à elle étrillée depuis des années par les mesures catégorielles prises sous la pression, non pas des urnes, mais des manifestations les plus diverses.
  • Les classes moyennes, elles, ne manifestent pas encore, mais elles votent, en désertant les partis traditionnels et en se réfugiant de plus en plus dans les extrêmes de droite ou de gauche. Le parti socialiste, après avoir perdu sa base ouvrière, risque de perdre sa base issue des classes moyennes. La droite se bat avec l'extrême droite sur des thèmes sécuritaires, parfois au mépris des droits fondamentaux qui ont été une des valeurs fondatrices de la république. L'équilibre de la politique française ne se fait plus au centre, comme pendant les trente glorieuses, lorsqu'il s'agissait de partager les fruits de la croissance. Les choses se jouent aux extrêmes, pour capter les voies des déçus du système, de plus en plus nombreux, avec de plus en plus d'excès.

Le Politique n'a pas pris conscience qu'une crise politique majeure se profile : ce n'est pas (seulement) celle des banlieues, c'est une crise beaucoup plus profonde qui trouve ses racines dans la remise en cause des fondements et des ciments de la société française, dans l'implosion lente mais sûre de la classe moyenne. Une génération ne peut vivre sans espoir : rien, en termes de futur, n'est proposé actuellement. À long terme, pour la France, c'est grave. L'espoir ne peut plus se trouver dans la redistribution. Il doit se trouver dans l'espoir de mobilité : pouvoir progresser, par ses études, par son travail, en termes de niveau de vie et de constitution d'un capital, protecteur pour soi et pour ses enfants. Or, la société française est en train de se figer, de se stratifier. A chaque période de son histoire où ce phénomène s'est produit, la France a vécu une crise majeure.