Cet automne me semble marqué par une certaine confusion qui masque une nette "droitisation" du débat politique.

Commençons par la confusion. A gauche, le processus de désignation du candidat que j'ai dénoncé dans un billet précédent se déroule conformément au plan initial. Il produit le flottement attendu. Chacun des candidats y va de son couplet officiel et, en sourdine, distille insinuations et coups bas. Ce qui devait être le programme commun des candidats, à défaut d'être celui de la gauche, est oublié. Qui s'en réclame encore ?

Etrange démarche, en vérité, qui consistait à faire converger les positions des leaders socialistes sur un texte qui, au demeurant, ressemble plus à un compromis de militants qu'à la vision d'un chef d'Etat, pour les inviter maintenant à se différencier les uns des autres. Mes étudiants en Sciences politiques, qui n'ont certes pas autant d'expérience que les grands organisateurs du PS, savent qu'un processus maîtrisé de créativité commence par une phase de foisonnement d'idées et se poursuit par une phase de convergence. On se demande avec intérêt comment se ressoudera ce parti ainsi mené.

Conséquence, les vrais débats n'ont pas lieu.

Un vrai débat commence par un diagnostic de la situation – où le voyez-vous ? Il est suivi par une identification des options – qui sait encore des quelles on discute ? Il se poursuit par une hiérarchisation des priorités – à faire la somme des propositions des trois candidats à la candidature, tout est également prioritaire. Il finit par quelques grands choix – M. Mendès-France disait : Gouverner, c'est choisir. Paix à ses mânes…

Il faut croire M. Fabius sincère. Il souffre cependant du contraste qui existe entre ses positions et son personnage. Qui le croit quand il se présente comme le candidat du pouvoir d'achat et des défavorisés ? Le milieu dont il est issu, ses études, son appartenance à un grand corps de l'Etat, la rapidité de sa carrière ministérielle, les politiques qu'il a défendues quand il était aux manettes, tout, jusqu'à ses modes vestimentaires et son parlé, tout l'apparente à un (grand) bourgeois. Son maître en politique avait un côté canaille, il sentait un peu le soufre ; par un étrange phénomène de fascination, ses ambiguïtés ont fini par lui profiter. M. Fabius, lui, est trop net, trop honnête et ses malheurs ont été de trop vrais malheurs. Son personnage ne colle pas avec sa politique. Si nous en croyons les sondages, il ne convainc pas.

Il faut croire M. Strauss-Kahn bon professeur d'économie et bon ancien ministre de l'économie. Mais quelle déception, là aussi ! Déception dans le domaine économique d'abord, son domaine d'excellence, largement imputable à son silence sur l'endettement que la France du prochain président héritera de l'actuel. Mais déception aussi sur beaucoup d'autres points : des diverses prises de positions qu'on peut parcourir sur son site, laquelle accrochent l'attention ? Aucune ne permet de deviner l'homme de réflexion qui a su prendre de la hauteur et développer une pensée originale, bref l'homme d'Etat. Ce n'est pas le temps qui a manqué, pourtant, depuis qu'il a quitté ses dernières fonctions officielles. On dit que les collaborateurs qu'il a su attirer et animer sont de qualité. Alors ?

M. Fabius et M. Strauss-Kahn sont dans le débat. Consciencieusement, et même un peu laborieusement. Mme Royal, elle, reste en dehors, agile, insaisissable. Ce qui fait sa différence fait sa force.

Mme Royal ressasse un peu toujours les mêmes rengaines. Son silence sur les grandes questions inquiète les politologues. Mais les Français n'en ont cure. Il faut dire qu'ils n'ont pas grand respect pour le personnel politique, comme le montre un sondage récent. Et pas besoin de sondage pour penser que, gauche ou droite, cohabitation ou pas, les politiques des différents gouvernements se suivent et se ressemblent. Les Français n'attendent pas grand-chose de leurs gouvernants. Du coup, pourquoi se donner le mal de faire sérieusement le tri entre les uns et les autres ? Autant se laisser aller au sentiment, à l'affect, à l'irrationnel.

Mme Royal candidate de l'irrationnel ? Dans une large mesure. Et d'ailleurs, pourquoi essaierait-elle de rationaliser ses positions ? Sans que quiconque soit capable de préciser en quoi consiste exactement son programme économique, les Français la trouvent plus crédible dans ce domaine que M. Strauss-Kahn ! Par une sorte d'effet de halo, sa personnalité, que les Français trouvent attachante, masque les manques de son discours. Elle a donc bien raison de se taire.

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Dans mon billet précédent, j'ai émis le souhait que les ténors du Parti Socialiste qui connaissent Mme Royal se prononcent clairement et publiquement sur sa personnalité en faisant la part des choses entre leur ambition et l'intérêt de la France. Leur ambition les pousse naturellement à critiquer Mme Royal, parfois en des termes révélateurs d'un machisme déplacé. L'intérêt de la France, c'est que si Mme Royal est ce qu'ils laissent entendre alors, il faut annoncer qu'ils ne voteraient pour elle en aucun cas. A ce jour, nous ne connaissons toujours pas la réponse à cette question de fond : que valent cette candidate et son (absence de) programme en faveur de qui une majorité de Français semblaient disposés dans les semaines passées ? Les laissés pour compte de la compétition se rallieront-ils à Mme Royal si elle l'emporte ?

Il y a un acteur qui a répondu à ma question, bien qu'elle ne lui ait pas été destinée : il s'agit de M. Jean-Louis Debré. Sa détestation de M. Sarkozy est telle qu'il envoie ses vœux à Mme Royal et invite ainsi implicitement, mais ouvertement, ses électeurs à voter pour elle le moment venu – Mme Alliot-Marie, dont il prétend soutenir l'éventuelle candidature, appréciera certainement… Il le fait sans trouble de conscience apparent, quelques jours seulement après la publication du troisième tome des Mémoires de M. Giscard d'Estaing où celui-ci narre comment M. Mitterrand lui a confirmé que M. Chirac avait fait voter socialiste pour ne pas faire voter giscardien…

Que M. Debré agisse comme l'avait fait son maître en 1981 ne signifie pas qu'il ait forcément tort aujourd'hui, pas plus qu'en 1981 M. Chirac n'avait nécessairement tort de faire voter pour M. Mitterrand plutôt que pour M. Giscard d'Estaing. Quand ce dernier accuse M. Chirac de l'avoir trahi, il prend la pose : il se donne comme le seul candidat légitime de la droite française contre une gauche catastrophique. Cette pose, l'histoire ne l'a pas justifiée. Le seul élément de cette affaire qui pourrait rendre le geste de M. Chirac rétrospectivement critiquable, c'est qu'il ait pu être décidé dans l'intérêt de sa carrière et dans le mépris de l'intérêt de la France. Ayant pris le parti dans ce blog de concentrer mes analyses sur les seuls candidats, je m'abstiendrai de donner mon point de vue sur ce point.

Dans la mesure où, aujourd'hui, M. Jean-Louis Debré, lui, n'est pas candidat, peut-on supposer que ses propos favorables à Mme Royal lui sont inspirés par le seul intérêt national ? Ils soulèvent en tous cas une question de fond : que vaut la personnalité de M. Sarkozy, en faveur de qui une majorité des Français a semblé disposée dans les semaines passées ?

Qu'on l'apprécie ou pas, il faut reconnaître deux points à l'actif de M. Sarkozy : il fait des propositions novatrices et à contre-courant, donc courageuses. Surtout, il a contribué à changer les termes du débat. Novatrice et courageuse, l'idée de supprimer la carte scolaire. Novatrice et courageuse l'idée de défendre la sélection dans les universités – attention, je n'ai pas écrit que je l'approuvais, c'est un débat que nous pourrions avoir. Novatrice et courageuse la position sur la réforme des régimes spéciaux de retraite, etc. Avec tout ceci, M. Sarkozy fait, comme on dit, "bouger les lignes". En prônant la rupture, il contraint les socialistes – M. Strauss-Kahn en tête – à se poser comme un réformateur modéré rejetant toute idée de rupture !

En poussant malicieusement le raisonnement, on pourrait dire que M. Sarkozy a réussi à faire décerner par les socialistes un brevet de réformisme socialiste à M. Chirac.

L'absence de résultat probant de la politique de ces dernières années et le positionnement de M. Sarkozy ont finalement obtenu ceci : le débat n'a jamais été aussi dominé par le droitisme depuis des années. Alors que les trois hommes politiques de droite qu'étaient MM. Giscard d'Estaing, Mitterrand et Chirac menaient des politiques de centre gauche sous l'influence des intellectuels de gauche, M. Sarkozy et Mme Royal, qui me semblent également de droite l'une et l'autre par leur culture, prétendent mener des politiques de droite sous l'habillage qu'on voudra.

Les deux séduisent par leurs idées – osons le dire – réactionnaires. A considérer la médiocre situation où nous sommes après des décennies de démagogie inspirée par le conservatisme de gauche et financée à crédit sur le dos de nos enfants, nombre d'électeurs se prennent à rêver de ruptures. Mme Royal et M. Sarkozy incarnent cette rupture l'une et l'autre.

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Mme Royal séduit par sa personnalité – une majorité des sondés, en tous cas, peu importe à l'opinion celle de ceux qui l'ont approchée – son positionnement "ailleurs", ses quelques idées qui sont tout sauf un programme de chef d'Etat. Elle inquiète par son absence de réflexion, son manque d'expérience, ses slogans creux, ses bafouillages.

M. Sarkozy séduit par nombre de ses idées. Des doutes apparaissent sur l'efficacité de sa politique sécuritaire mais, surtout, c'est sa personnalité qui inquiète ou rebute. On se demande ce que trahissent ses expressions réductrices et souvent violentes, son ton et quelques faiblesses personnelles.

En somme, on s'interroge sur les idées de l'une et la personnalité de l'autre, tandis que les extrêmes sont (provisoirement ?) inaudibles.

Et c'est bien ce qui fait qu'on passe, me semble-t-il, à côté des vrais débats. Je reviendrai sur ce sujet dans mon prochain billet.

Didier Ribadeau Dumas
Recruteur (occasionnel) de président
22 octobre 2006