Des milliards engloutis pour un résultat insignifiant : le récit de nos années de lutte contre le chômage est la chronique triste d'un gâchis programmé. Entre démagogie, obsession du court terme et méconnaissance par la sphère publique de la réalité du monde de l'entreprise, nous avons choisi la voie de l'illusion au détriment des solutions efficaces[1]

Elle a été retenue par une succession de gouvernements de gauche comme de droite, au nom d'une idée centrale et fausse qui considère que l'emploi est un gâteau, une masse stable et partageable.

Une telle conception vaut peut-être pour l'emploi public, mais pas dans le secteur marchand. Le marché du travail n'échappe pas au principe de destruction créatrice. Sans mouvement, il est sans vie. Tabler sur son immobilité n'offre aucune perspective. C'est pourtant ce que l'on a fait :

  • en décrétant le partage du travail ;
  • en faisant "la guerre aux licenciements" ;
  • en promouvant une culture désuète de l'accès à l'emploi ;
  • en installant dans l'assistance les "exclus" de l'emploi.

Partager le travail

La mesure la plus emblématique sous cet angle a été la réduction de la durée du travail à 35 heures par semaine. En 1997, l'espoir était en effet que la remise sur le marché du travail d'un peu plus de 12% du temps travaillé permettrait une hausse dans la même proportion de la population active employée. Bien que les effets de cette mesure soient contestés, le chiffre de 350 000 emplois créés, soit à peine plus de 1% de l'emploi total, recueille un certain consensus. Au-delà des querelles d'experts, nous disposons aujourd'hui d'au moins deux certitudes qui, à elles seules, justifient l'abandon des politiques de réduction du temps de travail.

Dabord, ces politiques ont un rendement assez faible : elles coûtent cher et ne permettent jamais d'obtenir les créations d'emploi dans les proportions espérées. La baisse des heures travaillées a eu le plus souvent pour conséquence une augmentation de la productivité, et donc du stress supporté par les personnels ; d'où une augmentation de l'absentéisme et des accidents du travail et une pénalisation injuste de certains salariés peu qualifiés face aux exigences accrues de rendement, dénoncées à juste titre à gauche de l'échiquier politique.

Ensuite, en réduisant le nombre d'heures travaillées, les 35 heures affaiblissent les moteurs de la croissance et pèsent inéluctablement sur la demande de travail, comme dénoncé à juste titre à droite de l'échiquier politique. Tous les pays où le taux de chômage est faible - les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Danemark - connaissent dans le même temps un taux d'emploi et un nombre moyen d'heures travaillées supérieurs aux nôtres d'à peu près 15%. Les Allemands l'ont bien compris : longtemps adeptes de la réduction du temps de travail, ils font aujourd'hui machine arrière.

Faire la guerre aux licenciements

Pour lutter contre le chômage, on a pu considérer qu'il fallait consolider les emplois existants, donc rendre les licenciements les plus difficiles possible. De fait, le contrôle juridictionnel des licenciements, notamment collectifs, est serré. Le juge vérifie tant les raisons que la procédure du licenciement ; il est fréquent que la conclusion soit défavorable à l'employeur, d'où un coût non négligeable et, au surplus, un sentiment d'insécurité juridique. Les effets pervers de cette conception défensive sont désormais bien connus :

  • développement de l'emploi précaire : 13% de C.D.D. en France, 1 actif récent sur 3 ayant un statut précaire ;
  • diminution des embauches et accroissement de la durée du chômage ;
  • aggravation du sentiment d'"insécurité de l'emploi", le paradoxe étant que ce sentiment est bien plus faible dans les pays où l'emploi est moins protégé ; de fait, en accumulant les rigidités contre le chômage, on accroît le sentiment de crainte que celui-ci inspire .

L'enfer étant pavé de bonnes intentions, notre système inquiète les salariés plus qu'il ne les protège et décourage les employeurs plus qu'il ne les conforte.

L'accès à l'emploi ou la quête du Graal

L'équation "un diplôme = un emploi", posée comme la condition nécessaire de l'accès au marché du travail, explique l'attrait de nos gouvernants pour la massification de l'enseignement supérieur (80% d'une génération au niveau du baccalauréat), bien que celle-ci soit restée sans effet visible sur le chômage. Les études montrent en effet que nous surestimons très largement le niveau de nos formations initiales . Au surplus, nous privilégions à l'excès la maîtrise du savoir-faire sur l'acquisition d'un savoir-être.

Les chômeurs sont d'abord des individus insuffisamment formés et titrés et il importe donc d'abord de les aider à combler les insuffisances. D'où la voie pertinente sur le principe des contrats aidés qui, depuis maintenant trente ans, constituent l'une des pierres angulaires de toute politique de l'emploi. Certains ont fait la preuve de leur efficacité, tels que l'apprentissage et, plus généralement, l'ensemble des dispositifs de formation en alternance. D'autres, destinés à des publics en difficulté et généralement proposés dans le secteur non marchand, affichent en revanche des résultats médiocres sur fond de complexité bureaucratique.

En tout état de cause, les contrats aidés ne peuvent constituer l'unique ressort d'une politique de l'emploi : leur coût pèse sur l'emploi global et ils s'adressent à des populations trop spécifiques pour offrir une solution globale.

Indemniser, assister, exclure

C'est l'honneur d'une société moderne que de ne pas laisser sans ressources ceux dont le travail n'est plus sollicité. Encore faut-il faire en sorte que l'aide favorise l'accès ou le retour à l'emploi.

Quiconque a travaillé 14 mois peut prétendre pendant 23 mois à une indemnisation de son chômage. Le "taux de remplacement", c'est-à-dire le rapport entre l'indemnité perçue et le montant du dernier salaire, est de 57,4% ; il atteint jusqu'à 75% pour les bas salaires. Ajoutons qu'un salarié licencié perçoit généralement des indemnités, de telle sorte qu'en cumulant celles-ci et son allocation, il est en mesure de maintenir intégralement son revenu pendant au moins un an. De manière parfaitement rationnelle, ce chômeur pense qu'"il a le temps".

Au surplus, pendant la période de chômage, les mesures d'accompagnement ont été longtemps peu nombreuses et peu contraignantes, principalement en raison de l'éclatement des acteurs . Quelques expériences ont été tentées pour resserrer le lien entre indemnisation et recherche d'emploi (conventions de conversion, plan d'aide au retour à l'emploi), avec des résultats plutôt positifs . La généralisation du projet d'action personnalisé (PAP), qui individualise les rapports entre le chômeur et le service public de l'emploi, est à cet égard une voie d'amélioration.

Par ailleurs, pour ceux qui sont appelés à bénéficier des revenus de solidarité (allocation spécifique de solidarité, RMI…), l'insertion fonctionne mal. Ainsi, pour 100 bénéficiaires du RMI fin 2001, il en restait 70 au premier trimestre 2003. Le retour à l'emploi des bénéficiaires de ces dispositifs est sans doute complexe. Mais nos mécanismes d'aide n'y incitent guère. En 2002, le cumul des aides dont un couple avec deux enfants pouvait bénéficier était de 1 600 euros mensuels. Pour un tel couple, le retour à l'emploi de l'un des époux n'est rentable que si celui-ci gagne plus de 1 300 euros mensuels en net, soit presque une fois et demi le SMIC . Ainsi se constituent les "trappes à inactivité".

Notes

[1] Ce billet est issu d'une réflexion conduite avec Michel Bon, ancien directeur général de l'ANPE et président du conseil de surveillance de Devoteam, et Eric de Ficquelmont, directeur des ressources humaines du groupe Veolia.