Par Barras

Lionel Jospin s'était défini naguère comme un "austère qui se marre". Dans les couloirs de Solférino, on parle désormais de "l'austère qui n'en finit pas de se barrer". Certains de ses partisans croient encore à la possibilité du retour. Pour Jean Glavany, Ségolène Royal s'effondrera dès les premiers mois de 2007. Il faudra aller chercher Jospin qui, moderne Cincinnatus, viendra sauver le socialisme français à la dérive. Ce scénario alambiqué qui permettrait in fine à Jospin de revenir sans avoir eu à mener une longue et pénible campagne interne ne convainc pas tous les "jospinistes historiques". La plupart ont rallié le camp de Dominique Strauss-Kahn. C'est le cas notamment de Robert Badinter, qui apporte tout son prestige moral à la campagne de ce dernier.

Bien que la procédure de désignation du candidat socialiste se déroule sans Jospin, son absence n'est pas totale. En effet, dans la profession de foi envoyée par chaque postulant aux militants, Laurent Fabius insiste sur son appartenance passée à des équipes gouvernementales placées sous l'autorité de François Mitterrand et de Lionel Jospin. Double parrainage qui lui permet d'élargir ses références et ses soutiens éventuels. Habileté ultime d'un candidat sur lequel tout le monde s'accorde pour dire qu'il est, sur la forme, le meilleur. Il est d'ailleurs probable que son score final sera plus élevé que celui que donnent les sondages. Sur le fond, sa profession de foi confirme sa nouvelle lubie d'adopter des postures d'ultra-gauche, développant un discours que beaucoup ont du mal à prendre au sérieux. On interprète souvent cette étrange attitude comme la volonté de répéter à l'identique la stratégie qui avait si bien réussi à François Mitterrand. En se déclarant dans les années 70 favorable à la rupture avec le capitalisme, ce dernier a pu accéder au pouvoir suprême tout en marginalisant le Parti communiste. Mais à l'époque, le réservoir de voix communistes à capter était de 20%, alors qu'il n'est probablement plus guère supérieur à 5%.

Le positionnement de Laurent Fabius surprend d'autant plus que le parti communiste lui-même a modernisé son discours : certes, Marie-George Buffet parle toujours de renationaliser les transports et les télécommunications. Mais elle a indiqué dans ses plus récentes déclarations que les propositions communistes devraient éviter de "remettre en cause la santé financière des entreprises". Ce sens nouveau de la modération s'empare des plus inattendus. Alain Krivine répète à qui veut l'entendre que la gauche du "non" au référendum sur l'Europe doit comprendre qu'une hostilité trop radicale à l'égard du PS débouchera sur une victoire de la droite.

Quant à DSK, il n'est bien évidemment pas en reste dans l'affirmation de la sagesse - on ne s'attendait pas de sa part à des protestations répétées de bolchevisme… Il se définit, dans sa profession de foi, comme "social et démocrate", ce que les médias ont traduit par "social-démocrate", qualificatif que jusqu'à présent il n'a pas cru bon de devoir renier.

C'est le 16 novembre - le 25 brumaire - que les militants socialistes feront leur choix. Si tous les pronostics convergent sur une victoire de Ségolène Royal, rares sont ceux qui la prédisent éclatante. Les nouveaux adhérents- les adhérents "Internet" - supposés plutôt "ségolinistes" seront moins nombreux à pouvoir voter que prévu : sur les 85 000 recensés à la fin de l'été, ils ne seraient plus que 60 000 à avoir satisfait à toutes les exigences du parti. L'opposition à Ségolène reste vivace dans le parti, entretenue par ses déclarations maladroites et par une multitude de détails montés en épingle. Dernier en date : le tribunal administratif de Poitiers vient d'annuler la décision du Conseil régional de Poitou-Charentes de fermer la Maison de la région que Jean-Pierre Raffarin avait créée à Paris. Conséquence logique : il faudrait la rouvrir. Or, le Conseil régional s'étant défait des locaux, la réouverture suppose de trouver de nouveaux bureaux, forcément plus chers dans la conjoncture immobilière actuelle. Aurait-on confondu vitesse et précipitation ? Cette question se répand dans les assemblées socialistes où certains veulent l'étendre à la chronique de la victoire annoncée de Ségolène.

Barras est le pseudonyme d'un haut fonctionnaire, proche du Parti Socialiste.