J'ai conclu ma précédente chronique en me proposant d'expliciter ce que je crois être la question sur laquelle juger les candidats à la présidence de la République. Il est temps de le faire avant que le PS choisisse son champion et que M. Sarkozy publie son programme.

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Je pars de l'idée simple qu'une des différences essentielles entre un homme politique et le président de la République tient à ce que le premier peut se positionner à l'envi contre ses adversaires, qu'il soit dans l'opposition ou au gouvernement, tandis que le chef de l'Etat se trouve par obligation dans une position de rassembleur.

Cette approche peut être contestée à la marge. Avant d'être élus, tous les candidats sont conduits à s'opposer à leurs adversaires et en faire des repoussoirs pour gagner les suffrages de leurs propres partisans. Tous les bons présidents de la République n'ont pas nécessairement à être des rassembleurs, par exemple en période de crise. Les chefs d'Etat rassembleurs qui ont réuni le plus grand nombre de suffrages ou d'opinions sur leur tête à un moment ou un autre ne se sont pas toujours révélé les meilleurs. Il ne faut donc pas manier l'idée sans quelque précaution.

Elle me semble néanmoins avérée a contrario : subir pendant cinq ans un président de la République qui gouvernerait le pays en opposant une partie de la nation contre l'autre est sans doute une épreuve qu'on voudrait s'éviter.

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On ne prend pas grand risque de se tromper à dresser un constat alarmant de l'état de l'union en France.

Je ne m'attache pas aux apparences : des institutions démocratiques largement contrôlées par la droite républicaine, avec quelques points de résistance – les régions, certains départements et bon nombre de villes – qui sont gérés par une opposition socialiste tout aussi républicaine. Je veux parler du pays réel.

Jusqu'aux années 80-90, la France pouvait passer pour un Etat de droit. C'était l'opinion que la plupart des Français en avaient – même si, déjà à cette époque, le monde des affaires anglo-saxon ne faisait pas toujours bien la différence entre notre pays et une grande île triangulaire posée en face de la botte de l'Italie. J'ai écrit un de mes premiers posts sur ce sujet – la dégradation de la situation et la nécessité de rétablir l'Etat de droit – en indiquant que la position des candidats sur ce sujet me paraissait devoir être un des critères clés de l'élection. Je m'élevais alors contre l'idée que certains Français, en particulier parmi les élites, puissent considérer qu'ils sont au-dessus des lois.

Les lecteurs de ce blog qui ont regardé les émissions de télévision qui viennent d'être consacrées à M. Chirac n'auront pas manqué d'être frappés par la réaction des encapuchonnés des banlieues à l'annonce faite par le susdit que la solution à nos maux passait par la tolérance zéro…

La crise des banlieues fait toucher du doigt une dimension nouvelle des méfaits de la désobéissance généralisée : la ghettoïsation territoriale. Des zones entières du territoire national, dans les banlieues et même dans Paris intra muros, échappent à la loi et au contrôle de la police. On n'y recense pas les infractions. On n'y poursuit pas les délinquants. On n'y retrouve pas les coupables. On y laisse les gens régler leurs comptes entre eux.

Les premières victimes des voyous de quartiers sont évidemment les habitants des banlieues qui aspirent à vivre paisiblement et qui sont soumis à la pression permanente des bandes. Nous voilà revenus cent cinquante ans en arrière, au moins ! Que les contempteurs de la civilisation américaine commencent par regarder la poutre qui est fichée dans notre œil…

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Accepterons-nous de vivre plus longtemps dans une société éclatée, donc dangereuse ? Acceptons-nous l'idée qu'il puisse y avoir en France des communautés de personnes – du côté des élites comme du côté des immigrés – et des pans entiers de territoires – qu'il s'agisse de banlieues ou de zones pour privilégiés protégées par des vigiles privés – qui se développent en marge de l'ordre légal ?

Acceptons-nous l'idée qu'il puisse y avoir une exclusion mutuelle de ce que j'ai appelé la Tierce France et la France des Internationaux dans un de mes tout premiers billets ?

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Autrefois, les instituteurs proposaient une grammaire assez simple : une idée par paragraphe, quelques phrase pour exposer cette idée, et dans chaque phrase, un sujet, un verbe, un complément.

Avec un mandat présidentiel raccourci, la nouvelle grammaire politique pourrait consister à articuler le programme d'un quinquennat autour d'une idée centrale, fédératrice de toutes les actions, une vision pour la France qui ordonne toutes les priorités. Cinq ans, c'est sans doute à peu près le temps qu'il faut pour lancer et appliquer une politique majeure de redressement pour la France. Une politique majeure, probablement pas deux.

Pour ce qui me concerne, ma priorité est toute simple : tout faire pour réintégrer tous les Français dans un ensemble pacifié avec lui-même.

Voilà pour moi l'enjeu des élections de 2007. Voilà le discriminant qui départagera les programmes des candidats.

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Poussons cette idée simple dans ses conséquences.

Il va falloir se prononcer sur le type de société que nous voulons refaçonner. Définir le rêve d'avenir partagé qui unit encore ou doit unir à nouveau les personnes qui vivent sur le territoire national. Définir ou redéfinir l'identité de la nation, voire – pourquoi exclure cette hypothèse d'emblée ? – décider d'abandonner l'idée d'une nation française comme on l'a connue depuis deux siècles à condition de proposer le modèle qui s'y substituerait. Se prononcer sur le bon équilibre entre l'unité et la multiplicité – et si le choix se porte sur la multiplicité, préciser à quoi elle s'applique : origine ethnique, religion, culture, lois, etc. Définir ce qu'on entend par multiculturalisme à une époque où nos responsables syndicaux – nos bons vieux syndicats traditionnellement désunis, de la CGT à la CFDT – se réunissent pour réfléchir ensemble aux moyens de contrer le penchant des populations qu'ils prétendent défendre – les ouvriers, les employés, etc. – pour les idées de M. Le Pen.

Les querelles sur l'ordre (juste, si possible, évidemment, comme le propose Mme Royal et, à sa suite, M. Sarkozy), la politique d'immigration, la police de proximité ou l'envoi des CRS dans les banlieues, etc. sont d'ordre second par rapport à ces questions fondamentales. Je veux dire que les bonnes solutions découlent de la vision de la société que nous voulons refaçonner. Cette vision, aux candidats de l'expliciter pour permettre aux électeurs de faire le bon choix.

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Une fois la vision redéfinie, il faudra faire le choix des moyens. C'est largement l'affaire du futur gouvernement mais, sans chercher à "piéger" le futur président de la République, on aimerait qu'il soit au net, et nous aussi, avec les contraintes qu'il aura à gérer.

C'est-à-dire, compte tenu du niveau d'endettement de la France, stabiliser les dépenses publiques et les redéployer. En même temps, rembourser une dette qu'il serait injuste de faire supporter aux générations futures. Donc réduire drastiquement les dépenses non prioritaires afin de dégager les ressources nouvelles nécessaires pour intégrer les populations marginalisées ou en voie de l'être – la Tierce France.

Pour réduire les dépenses non prioritaires, redéfinir les missions des uns et des autres, et d'abord les missions des services publics en veillant à ne pas trop négliger le côté service du public et à ne pas trop privilégier le côté financement public (obligatoire). La meilleure défense du service public, c'est son efficacité, ce n'est pas le confort de ses agents.

Les économistes objectent aux déclinistes que, certes, la France est un des pays où on travaille le moins au monde, mais la productivité des personnes qui travaillent y est une des plus élevée au monde. Soit. Allons au bout du raisonnement et obtenons cette productivité dans toutes les administrations, tous les services publics.

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Comment augmenter l'efficacité des administrations et des services publics ?

Jetez un coup d'œil sur la manière dont les entreprises privées s'y sont prises pour se moderniser depuis trente ans. On a commencé par se fixer des objectifs, par mesurer les résultats, par évaluer la contribution des individus à ces résultats. Certes, il y a eu des suppressions de postes mais il y a également eu des refontes de processus de travail, des informatisations réussies, des formations nouvelles qui ont permis d'offrir aux clients des services meilleurs à des prix compétitifs et de résister à la pression de la mondialisation.

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Comment se mobiliser pour cet effort nécessaire de redressement et d'intégration de la société française ? Quel va en être le coût ? Qui va en supporter le poids ?

Quelques chiffres, tirés d'une page titrée "Les classes moyennes en panne" publiée dans Le Monde daté du 17 octobre permettent de dresser le décor. La minorité la plus favorisée, disons en première approximation celle que j'avais qualifiée de France des Internationaux, produit et reçoit 3% des revenus annuels disponibles. La Tierce France produit et reçoit 13% des mêmes revenus. La France centrale produit et reçoit le reste, soit 84% des mêmes revenus – reportez-vous au journal pour le détail.

Quel effort d'intégration, d'éducation, de logement, d'offre d'emploi faut-il faire pour intégrer la Tierce France dans notre société ? Déplacer 1 point de revenu national ? Deux points ? Trois points ? Plus ? Mme et MM. les candidats, nous sommes tout ouïe.

Pour ma part j'aurais plutôt tendance à croire le candidat qui me parlera d'un effort de solidarité important plutôt que le candidat lénifiant qui prétendra qu'on s'épargnera de faire des économies parce que la croissance – objet de tant d'incantations – remédiera à tout. J'ajoute en sens inverse que la diabolisation des membres de la Tierce France et l'envoi de compagnies de CRS dans les banlieues à temps pour passer au Journal télévisé ne correspond pas à l'idée que je me fais d'une politique d'insertion et d'intégration des populations marginalisées respectueuse de la personne humaine.

Où aller trouver les ressources nécessaires ? Sur ce sujet également, Mme et MM. les candidats, nous sommes tout ouïe.

Pour moi, le choix est assez limité : vous prenez beaucoup à une toute petite minorité qui est très à l'aise – ceux qui se partagent les 2.9% de revenus mentionnés par Le Monde – ou un peu à une grande majorité qui l'est moins – le groupe central de ceux qui se partagent les 84.7% de revenus. Dans un de mes précédents billets, j'avais dit à quel point le sectarisme teinté de moralisme de M. Jospin à l'égard de la France des Internationaux me paraissait assez peu correspondre à ce que j'attendais d'un chef d'Etat rassembleur – plutôt à une posture de chef de parti que de chef d'Etat. Je persiste en ajoutant que cette attitude est peu efficace. Tant que le fisc français n'aura pas étendu sa juridiction à Uccle en Belgique et à South Kensington à Londres, il sera difficile de trouver les ressources nécessaires sans taxer les classes moyennes.

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Le moment de lancer un plan prioritaire d'insertion et de cohésion nationale est donc venu. Il sera supporté en grande partie par les classes moyennes. Hélas, le contexte ne s'y prête pas vraiment pour les candidats en mal de popularité.

Les Echos du 30 octobre livrent une intéressante chronique de Larry Summers, ancien secrétaire d'Etat au Trésor américain, qui montre pourquoi, en dépit de la prospérité économique des cinq dernières années qu'il qualifie de période de croissance mondiale la plus rapide de l'histoire, les classes moyennes américaines sont tentées par le rejet de la mondialisation. Ce qui vaut pour les classes moyennes des Etats-Unis vaut aussi pour celles de la France. D'un côté et de l'autre de l'Atlantique, elles vivent la fin de la période d'amélioration rapide et continue du niveau de vie d'une génération à l'autre. Malheureusement pour elles, c'est désormais en Chine et en Inde que l'ascenseur social est le plus rapide.



M. Larry Summers conclut sa chronique par une belle citation du grand économiste Kenneth Galbraith : "Tous les grands hommes partagent un trait commun : la volonté d'affronter sans équivoque les grandes craintes de leurs contemporains. C'est cette capacité et rien d'autre qui fait les leaders".

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Quels candidats remplissent les conditions fixées par M. Galbraith ? Je vous propose d'y revenir dans une prochaine chronique.