Par Damien Rupied[1]



Mao, Staline, Pétain pour les uns. Solon, Jefferson, Lula pour les autres. La proposition de Ségolène Royal visant à établir des jurys citoyens afin de faire vivre au-delà des slogans la démocratie participative a été l'un des sujets les plus abordés au cours des dernières semaines. Si les élus sont apprus très majoritairement réservés (y compris chez certains des proches partisans de la candidate), la blogosphère politique reflète à la fois une plus grande nuance dans les critiques et un débat plus contradictoire.

La majorité des réactions relève de la défense de la démocratie représentative face à l'inconnu auquel renvoie le flou de la proposition de Ségolène Royal. Ainsi, Authueil note-t-il, dans un billet assez représentatif de la tendance générale : "Sur cette affaire là, Ségolène Royal en a dit trop ou pas assez. (...) La thématique du contrôle des représentants par leurs mandataires est légitime et mérite d'être mieux traitée." Dans une courte mais percutante défense du système représentatif, il met par ailleurs en garde contre les dérives possibles de la proposition : mandat impératif, renforcement de la défiance à l'égard des élus, flatterie de l'anti-parlementarisme... Ce qui est reproché à Ségolène Royal tient ici avant tout du manque de précision quant au contour exact de l'action et des pouvoirs de ces fameux jurys. Néanmoins, et mêle si c’est dit à demi-mots, le fait de soulever la question de l'appropriation de l'action publique par les citoyens est mis au crédit de la candidate socialiste.

Les blogueurs ayant accueillis positivement cette annonce mettent ainsi plus facilement l'accent sur la légitimité – voire la nécessité – du problème soulevé que sur la solution proposée en elle-même. La crise de la représentation – illustrée aussi bien par le décalage entre vote populaire et vote des représentants au sujet de la constitution européenne que lors de la dernière campagne présidentielle – ne peut pas être traitée à la légère, et ne se résoudra pas qu'au travers d'un lifting institutionnel. Le regard se porte alors volontiers vers les expériences étrangères, depuis les démarches de la municipalité de Porto Alegre (Brésil), qui ont influencé les thèses altermondialistes, jusqu’aux pratiques à l’oeuvre dans de nombreux pays de tradition anglo-saxone ou scandinave. Sur Commentaires et vaticinations, Hugues résume ainsi le projet : "En gros, et à l’exemple d’initiatives déjà prises aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, au Canada, en Inde ou dans plusieurs pays du nord de l'Europe, il est question de permettre à des citoyens-lambda de porter un jugement sur l'action de leurs élus en cours de mandat, voire d’évaluer, au même titre qu’un comité d’experts ad hoc, la pertinence de choix technologiques (OGM, nucléaire...) ou d'aménagement du territoire (barrages, ponts, etc.)." Il conclut qu'avant de s'enflammer sur les supposés relents populistes de la mesure, une étude approfondie des mécanismes étrangers ne serait pas du luxe.

Cette concurrence possible de citoyens tirés au sort et d'experts détenant une compétence reconnue interroge de nombreux blogueurs. DirtyDenys s'inquiète ainsi "d'une argumentation (...) qui vise à valoriser une connaissance populaire issue de la seule expérience quotidienne, et à l'opposer, en les plaçant à parité, à la connaissance scientifique qui caractérise l'expert dans une vertigineuse inversion des genres où l'ignorant se trouve fondé à juger le savant, au motif que le citoyen, du seul fait qu'il a appris à vivre en société, sera "apte à formuler des recommandations sur des sujets aussi complexes que les biotechnologies"." Le blogueur poursuit en dénonçant le risque d'investissement de ces instances par des "militants professionnels" plus fournis en idéologie qu'en connaissance scientifique. L'économiste semble aller dans le même sens en notant que "les individus les plus impliqués dans les jurys citoyens seraient ceux qui ont le plus à y gagner, et le moins de coût d'opportunité à y passer du temps. En d'autres termes, les jurys seraient rapidement des relais pour les groupes de pression qui ont des moyens, ou des adhérents qui ont du temps à dépenser."

La blogosphère permet également d'apporter des éclairages plus inattendus – ou en tout cas plus poussés dans leurs références – sur le sujet. Ainsi Jules, sur Diner's room, prend au mot Ségolène Royal et dresse un exposé magistral du système démocratique de l'Athènes classique, insistant notamment sur le rôle respectif de l'élection et du tirage au sort : "A l'élection, donc, le choix d'un magistrat compétent ; au sort, celui d'un représentant parmi ses égaux." Plus étonnante est la référence hayekienne mise à jour par Alexandre Delaigue sur le blog d'Econoclaste dans un des billets les plus intéressants parus sur le sujet. Il part du constat suivant, énoncé par Karl Popper : "La qualité de la démocratie réside dans l'abandon de la question "qui doit diriger?", question qui n'a aucune réponse satisfaisante; dans une démocratie, la vraie question est la suivante : "comment ceux qui dirigent voient-ils leurs pouvoirs limités et contrôlés?"" Friedrich Hayek, quant à lui, "prenant acte de la dérive de la démocratie vers le pouvoir des coalitions de groupes de pression, de la dérive du droit ou l'on abandonne la définition de principes généraux pour y préférer la perspective chimérique de résoudre tous les problèmes sociaux à coups de permissions et d'interdictions", proposait de tirer au sort les membres d'une assemblée législative dont le rôle serait de défaire éventuellement les lois votées par l'assemblée issue de l'élection par un droit de véto. De quoi organiser un contre-pouvoir démocratique, non directement soumis aux groupes de pression, pour modérer et limiter les pouvoirs des "professionnels" de la politique.

Ce qu'il y a d'étonnant, à la lecture d'argumentaires a priori opposés, c'est que se dessine néanmoins un souci commun de ne pas laisser les décisions publiques à la seule charge de "professionnels" du sujet. Mais pour les uns, ce sont les élus qui ont confisqué ce rôle, alors que pour les autres, ce sont les militants et lobbies en tous genres qui essaient de contourner la légitimité issue de l'élection. Sans doute le signe que le débat soulevé par Ségolène Royal n'est pas totalement inutile.

Notes

[1] Damien Rupied est l'animateur du blog Largo Desolato.