1 050 000 syndiqués français sur un total de 1 884 000 sont fonctionnaires (chiffres parus dans Le Point du 26 octobre 2006). Une première réaction conduit à constater un déséquilibre syndical entre fonction publique (coiffant directement 5,2 millions de personnes) et secteur privé (en gros 20 millions de personnes ayant un emploi). Le secteur public est sur-représenté. Le secteur privé ne l'est pas beaucoup. Encore faut-il ajouter que les professions "intellectuelles" et les cadres sont relativement plus syndiqués que les salariés de base. Dans le privé, les syndiqués sont plus nombreux dans la sidérurgie, le textile, la construction navale, et très peu nombreux dans le bâtiment, le commerce, les services, dont le poids ne cesse pourtant de croître.

Une deuxième réaction consiste à se demander quelle est la nature réelle des "revendications syndicales" dans les grands débats sur le dialogue social ou même national dont la France a le secret. Compte tenu de leur statut, de l'habitude qu'ils ont de se retourner vers "l'Etat" pour résoudre les problèmes qu'ils rencontrent, on peut craindre que le souci de maintenir les acquis l'emporte sur celui de les faire évoluer. Il est fortement question ces temps-ci de réformes sociales préparées avec les partenaires sociaux. Pourquoi pas ? Encore faudrait-il pour préparer l'avenir sortir un peu des schémas du passé.

Quelques rappels ne sont pas inutiles. D'abord concernant l'importance de la fonction publique dans le modèle français. On sait qu'elle est historique, mais on a un peu oublié qu'elle a été confirmée et renforcée aux lendemains de la deuxième guerre mondiale. En résumant on peut dire que nous continuons de vivre sous un compromis entre de Gaulle et les communistes. Ils représentaient 28,6% des électeurs. Leurs troupes armées étaient prêtes à se saisir du pouvoir. Pour l'éviter il fallut bien admettre de solides concessions. Les nationalisations en firent partie. De même, le statut de la fonction publique élaboré par les services de Maurice Thorez, alors ministre important d'un gouvernement provisoire. Ce statut a été complété sous Mitterrand par une autre communiste, Anicet le Pors, chargé de la fonction publique et des réformes administratives du gouvernement Mauroy (1983).

Cela ne veut pas dire que le texte initial ne soit pas pavé de bonnes intentions. Si on se reporte à la déclaration du 23 novembre du Général de Gaulle le concernant, on trouve ceci : une réforme devant être réalisée de telle sorte "qu'une administration renouvelée dans son recrutement, dans son esprit, et dans son fonctionnement, diminuée dans ses dimensions par la suppression progressive des contraintes de l'autorité publique sur l'activité des citoyens, mais honorée et encouragée dans ses hautes traditions de dévouement au service de l'Etat, soit mise en œuvre au plus tôt à l'échelon central et aux échelons locaux".

Le contenu reste valable. Le terme "au plus tôt" aussi. Mais à supposer que cette réduction du poids public soit réellement incluse dans les "réformes sociales" dont on ne cesse de parler, reste l'autre aspect du syndicalisme à traiter. Celui de la représentation réelle des salariés et éventuellement aussi des "travailleurs" qui ne le sont pas. Les revendications classiques ne sont pas toutes détestables, mais il devient urgent de tenir compte au moins de deux facteurs. Les métiers se transforment rapidement. On continue de s'occuper beaucoup du sort de salariés assez bien protégés et très peu d'une masse croissante de salariés, souvent précaires, qui ne le sont guère. Par ailleurs on mène les négociations sociales à l'intérieur de nos habitudes nationales, mais pour quelles soient réalistes, il faut qu'elles tiennent compte des données mondiales et des changements en cours, par exemple le vieillissement des populations actives des pays développés et la pression massive de 80 % de la population mondiale qui a moins de 25 ans. On n'a pas fini de parler de délocalisation (souhaitable pour donner du travail) et d'immigration (inévitable si le travail ne se développe pas assez dans les pays "jeunes"). Les syndicats, y compris patronaux, ont-ils des éléments de réflexion sur ces sujets ? On peut espérer que la nouvelle confédération syndicale mondiale les mettra à son ordre jour.