L'évènement du moment, c'est évidemment l'émergence de Mme Royal comme femme d'Etat crédible. Crédible pour les électeurs du PS, nous le savions, les sondages l'avaient prédit. Crédible dans des proportions inattendues pour les militants socialistes, plus de 60%, c'est une élection de Maréchal. Crédible pour les Français, j'en veux pour preuve les cinq colonnes à la une du Figaro du 17 novembre, illustrée par la photo d'une femme rayonnante, et cruellement soulignée par un bandeau titré "Climat tendu au conseil national de l'UMP". Crédible à l'étranger, la presse internationale en rend compte ce week-end, trouvant au passage normal qu'une femme accède aux plus hautes fonctions, comme en Allemagne, comme au Chili et comme, peut-être, demain aux Etats-Unis.

Voilà un phénomène intéressant : ce qui n'était que le vote de 218 771 adhérents au PS annonce peut-être quelque chose de nouveau, sans d'ailleurs qu'on sache bien ce que cela recèle.

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Commençons par le côté positif.

J'avais commencé ma précédente chronique en rappelant, je me cite, que le chef de l'Etat se trouve par obligation dans une position de rassembleur. Mme Royal déclare, je la cite : Rassemblez-vous !

J'avais insisté sur la nécessité de rétablir l'Etat de droit en indiquant que la position des candidats sur ce sujet me paraissait devoir être un des critères clés de l'élection. J'avais demandé : Acceptons-nous l'idée qu'il puisse y avoir une exclusion (…) de la "Tierce France" (…) ?. Mme Royal se déclare pour un ordre juste, contre tous les désordres injustes qui frappent les plus faibles.

J'avais écrit : Pour ce qui me concerne, ma priorité est toute simple : tout faire pour réintégrer tous les Français dans un ensemble pacifié avec lui-même. Mme Royal déclare : Rassemblez-vous, mobilisez-vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour notre pays, imaginons ensemble une France qui aura le courage d'affronter les mutations sans renoncer à son idéal de liberté, d'égalité, de fraternité.

J'avais écrit : Il va falloir se prononcer sur le type de société que nous voulons refaçonner. Définir le rêve d'avenir partagé qui unit encore ou doit unir à nouveau les personnes qui vivent sur le territoire national. Mme Royal déclare : Oui, la France peut reprendre la main. Oui, elle peut croire suffisamment en elle, renouer avec le meilleur de son histoire, se projeter à nouveau dans l'avenir, pour construire un avenir commun.

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J'arrête les citations croisées.

J'éprouve évidemment de la satisfaction à retrouver des thèmes qui me paraissent importants dans la bouche d'une candidate qui a des chances d'être élue.

Je ne voudrais pas pour autant que mes lecteurs soupçonnent que mon parti est pris, ni que je fais partie des plumes qui rédigent les discours de Mme Royal. Je ne la connais pas, je ne l'ai jamais approchée, de près ni de loin et, comme je l'ai écrit à plusieurs reprises, le moment n'est pas de se prononcer entre une candidate désormais officielle et toutes celles et ceux qui ne sont pas encore adoubés par leur parti. Nous avons six bons mois devant nous.

Voilà qui nous laisse le temps de tirer aujourd'hui quelques enseignements de la campagne interne qui vient de se passer au PS.

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Première sujet de réflexion : le contraste entre Mme Royal et MM. Strauss-Kahn et Fabius.

M. Fabius avait choisi un positionnement à gauche. Erreur tactique : cette fois-ci, il n'était pas nécessaire de se positionner à gauche pour conquérir le PS. Erreur sur les attentes des adhérents du PS, avec la revendication d'une augmentation du SMIC : l'opinion ne croit plus aux promesses ; peut-être prend-elle conscience que la hausse des coûts salariaux n'est pas pour rien dans le chômage et l'exclusion. Erreur de positionnement personnel : quelles que soient les convictions intimes de l'homme, ni ses origines sociales, ni son passé politique ne rendaient la posture bien crédible.

M. Strauss-Kahn était plus fidèle à son image, avec ses éléments de force – la modération, la recherche du compromis, un côté madré – et de faiblesse – en quoi le fait d'avoir été un bon ministre des Finances garantit-il qu'on sera un bon président de la République ? Il fallait qu'il démontre qu'il en avait les compétences ; il s'est contenté de l'affirmer ; il n'a pas convaincu. Il a fait une campagne de chef de courant, de chef de parti, voire de chef de gouvernement, pas de chef d'Etat.

Mme Royal a fait campagne "ailleurs", pour employer une expression "tendance". En détaillant leurs intentions, ses adversaires ont (mal) vanté les mérites de leur offre. Vendeurs de voitures, ils auraient affiché la cylindrée, annoncé le temps nécessaire pour passer à 100 km/h, chiffré la consommation, mesuré le volume du coffre, décrit les airbags, donné des précisions sur l'emplacement des barres de protection, démontré le strict respect des normes anti-pollution. Pendant ce temps, Mme Royal nous passait un film en technicolor qui faisait miroiter l'autonomie, la tenue de route, le confort, le silence, la polyvalence, les attraits d'un véhicule de rêve. Ses adversaires étaient sur le terrain du programme, elle occupait celui des valeurs. Amis chefs d'entreprise, retenez le nom de sa conseillère en marketing.

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Dans les dernières semaines, je me suis interrogé à plusieurs reprises sur l'étrange processus que M. Hollande avait fait accepter par les éléphants socialistes, processus consistant à faire accepter un programme électoral avant de mettre les candidats en lice. Autant dire à faire converger les esprits sur ce qu'il convenait de faire avant de faire diverger les opinions sur les personnes.

Il serait indécent de supposer un brin de partialité chez M. Hollande si certains des concurrents de Mme Royal n'avait porté l'accusation eux-mêmes, sans trop préciser d'ailleurs ce qu'ils pouvaient exactement lui reprocher. Ce qu'ils n'avaient manifestement pas vu au moment où ils ont entériné le processus, c'est le piège qui allait se refermer sur eux.

On peut supposer que le secrétaire général du PS, lui, savait que Mme Royal jouerait sa partie hors référence programmatique, tandis qu'une longue pratique des écuries du PS permettait au couple d'anticiper que les éléphants, sauf peut-être M. Jospin, retomberaient dans la routine consistant à enrichir sans fin le catalogue des promesses improbables même après que le programme du parti aurait été adopté. De la sorte, les éléphants se sont enferrés tandis que la gazelle n'apparaissait guère comme liée par le programme de son parti, ravalé au niveau de simple programme de gouvernement. Bien joué ! Superbement joué ! Amis chefs d'entreprise, si ce M. Hollande abandonne un jour la politique, par exemple pour vendre des conseils en conduite du changement et en négociation, n'hésitez pas à faire appel à lui. Il sait allier stratégie long terme – conquérir le pouvoir pour l'un ou l'autre des membres du couple – et souplesse tactique – savoir s'effacer, proposer le processus qui rendra l'issue fatale – avec une maestria d'autant plus impressionnante qu'il ne barguigne pas à passer pour l'homme qui ne menace personne. Il est la réincarnation de Maître Pathelin.

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Tout ceci fait une femme d'Etat crédible pour le plus grand nombre, mais est-ce que cela en fait une pour le recruteur occasionnel que je suis ?

Dans une des premières chroniques que j'avais consacrées à Mme Royal, j'avais proposé trois critères d'évaluation des candidats : le programme, l'expérience – notamment, la capacité de conduire le changement – et la personnalité.

Pour ce qui concerne la personnalité, nous avons entendu un petit nombre de personnes qui l'ont approchée de près se plaindre qu'elle jouait "perso", se souciant plus de l'image qu'elle projette que du fond, et que la modestie n'était pas sa qualité principale. Récemment, elle est encore un peu trop souvent tombée dans le réflexe "vous êtes contre moi parce que je suis une femme" et nous attendons encore que se lève le défenseur de Mme Royal bonne camarade, mais est-ce vraiment important – sauf pour ceux qui l'approchent, ses concurrents et ses ennemis en particulier ? Aux citoyens de ce pays, soucieux d'élire une femme d'Etat, elle a au moins apporté la preuve qu'elle pouvait construire une ligne hors des chemins battus, subir les quolibets machistes et répondre du tac au tac, galvaniser ses partisans et se tenir avec constance à sa stratégie pour empocher finalement le résultat escompté. Ce ne sont pas des qualités qu'on regrette de trouver chez un chef d'Etat.

Pour ce qui concerne la capacité de conduire le changement, cette élection apporte une réponse d'importance : voilà une femme qui a su conquérir le pouvoir. Gageons que dans un monde dangereux où le désintéressement n'est pas de mise, elle saura tenir son rang et celui du pays même s'il lui manque encore le contenu. Cependant, elle nous laisse partiellement sur notre faim : Mme Royal n'a pas montré une grande maîtrise du débat, loin de là. Elle semble meilleure dans l'incantation que dans le dialogue, dans la manœuvre solitaire que dans les jeux d'équipe.

Pour ce qui concerne le programme, au pire elle applique celui du PS, au mieux nous sommes dans l'inconnu. J'ai longtemps cru que Mme Royal s'était lancé dans la compétition en y croyant sans y croire – en croyant à elle-même sans trop croire à ses chances, qu'elle n'était pas vraiment préparée, qu'elle avait été dépassée par son succès. Sa constance dans le positionnement "ailleurs" pourrait laisser penser qu'il y avait une volonté bien calculée de refuser les prises de position qui fâchent vraiment au profit des positionnements, éventuellement novateurs, qui attirent. Dans les mois qui viennent, nous allons savoir s'il y a du fond chez cette candidate qui m'apparaît aujourd'hui comme la plus gaullienne des leaders qui soient.