Avec la programmation de l'interdiction de fumer dans tous les lieux publics, le gouvernement a pris une décision courageuse et nécessaire, en phase électorale, du point de vue de la santé publique. Néanmoins, celle-ci est entachée par les concessions systématiques et généreuses auprès d'un lobby puissant d'un "monopole naturel", celui des buralistes. Outre les aspects moraux et sociétaux, deux questions devraient pourtant se poser : est-il fondé d'un point de vue économique de subventionner cette profession ? Le maintien du monopole et de la réglementation associée d'une telle profession est-il réellement justifié ?

Quelques chiffres

Chaque année depuis 2003, la générosité des finances publiques vis-à-vis de cette profession se monte entre 150 et 160 M€ de subventions par an, et ce pour "compenser" la hausse du prix du tabac et la "baisse" du chiffre d'affaires et de la valeur des fonds de commerce induite par cette mesure ainsi que la baisse de la "part de marché" des fumeurs dans la population française (de l'ordre de 10%). A fin 2007, ce sera donc une profession qui aura bénéficié de 750 M€ d'aides, soit la coquette somme 25 000 € par buraliste en moyenne.

Rappelons également que cette profession bénéficie d'un double privilège rare : une marge brute garantie – 6% du prix de vente – et une régulation visant à empêcher ou à minimiser toute forme de concurrence (ce sont les services des douanes qui définissent les lieux d'emplacement).

Au grand malheur des buralistes, la concurrence existe malgré tout, officielle (les échanges frontaliers) et illégale (développement de la contrebande, facilitée notamment par Internet). Ah, comme c'est terrible la concurrence ! Il faut la supprimer ou alors … des subventions pour compenser cet énorme manque à gagner ! Il existe même quelques bureaux de tabac qui, en plus des subventions, ont attaqué l'Etat pour demander des dommages et intérêts du fait de la hausse des prix de vente.

Un socle de revendications injustifiable

La puissance publique est désormais sommée de trouver des nouvelles facilités fiscales (e.g. taxe sur les flippers mise en scène admirablement par notre gardien du budget) mais aussi de fournir du business grâce à des nouvelles prestations : téléréglement de la taxe d'habitation, de la redevance audiovisuelle, des PV…

Pourtant, le propre d'exercer une activité commerciale est de prendre des risques et d'être soumis aux variations de l'offre et de la demande. Quand on achète un fonds de commerce, on doit s'attendre et s'y préparer.

Deux parallèles me semblent intéressant pour illustrer la sottise du raisonnement des subventions.

  • les vidéo-clubs : allons-nous devoir demain les subventionner au prétexte d'un progrès technologique, la video on demand, va réduire drastiquement leur marché historique ? L'Etat va-t-il leur proposer de pouvoir télépayer les PV ???
  • la distribution de l'alcool. A nocivité bien supérieure, il n'a pas été jugé utile de créer des "bureaux d'alcool" et de cadenasser les points de vente. Mieux encore, il y a de la concurrence dans les prix de vente et le fait que les grandes surfaces aient le droit de distribuer permet des gains de productivité, interdits dans la vente de cigarettes puisqu'il est interdit de disposer de plusieurs points de vente. Et à ma connaissance, quand l'Etat a augmenté à de nombreuses reprises les taxes sur l'alcool (pour financer les 35 heures …), les grandes surfaces ou même les petites épiceries n'ont pas réclamé des subventions !

En clair, ces subventions, ce n'est rien d'autre que l'argent public gaspillé. Il revient aux consommateurs de cigarettes de supporter les modifications des fondamentaux de ce marché, mais pas aux contribuables ni aux organismes sociaux.

Des réactions politiques strictement clientélistes

Dans le contexte actuel de la démocratie d'opinion et où près de trois français sur quatre approuvent l'interdiction de fumer dans les lieux publics, il devient difficile aux politiques souhaitant accéder au pouvoir d'aller contre le sens de l'histoire. En revanche, ils ne manquent pas une occasion de marquer leur soutien vis-à-vis de ce lobby et rivalisent de propositions pour les accompagner dans cette transition.

Cette affaire des buralistes met en exergue deux maux importants dont souffre la société française : la mauvaise compréhension de ce qu'est l'économie de marché et le maintien d'une autre exception française, l'existence injustifiée et excessive de bon nombre de professions réglementées dans notre pays.

Nota : petite précision, je suis non fumeur depuis toujours.