Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les récriminations françaises contre l'euro fort face au dollar ne reçoivent que peu d'échos chez nos partenaires de la zone euro.

Côté français l'argument est que la faiblesse du dollar – qu'on soupçonne d'être voulue par les Américains en oubliant que les monnaies sont définies en permanence par un jeu d'offre et de demande sur le marché – freine nos exportations, alors qu'elle favorise celle des Etats-Unis et surtout des pays liés, en fait, au dollar, dont la Chine.

Mais plusieurs arguments viennent en contre :

  • Plus de 60 % des ventes "extérieures" françaises se font à l'intérieur de la zone euro. Si nous n'y vendons pas assez, il ne faut pas s'en prendre à la monnaie mais à nos produits ou à nos méthodes commerciales.
  • Le dollar faible n'a pas que des inconvénients. Il réduit le coût réel de nos importations, notamment d'énergie. Par ailleurs les importations bon marché limitent les risques d'inflation.
  • La Banque européenne de Francfort a comme mission première d'éviter les risques de dérives inflationnistes. Elle s'en tient aux objectifs qui lui ont été assignés par les gouvernements qui ont adhéré à l'euro, dont le français. Si on veut un euro plus faible c'est toute la politique européenne qu'il faut changer ou plus exactement mettre en place. On a établi une monnaie unique avant d'avoir mis en place un gouvernement européen capable d'orienter les politiques économiques et monétaires.

Mais surtout, si l'euro n'existait pas, la France aurait dévalué plusieurs fois en quelques années. Sauf à mener une politique de remise en ordre de nos dépenses publiques, nous aurions été à la merci des humeurs des marchés monétaires et sans doute nous subirions les contrôles du FMI comme un pays sous-développé.

Certains en tirent argument pour constater que nous vivons à l'abri de la protection de l'euro, sans laquelle nous aurions été contraints à une réelle rigueur budgétaire et à une modernisation rapide de nos structures d'Etat. Il y aurait eu alors tension entre les défilés contestataires et les gouvernements précaires. Mais qui ose dire aujourd'hui que c'est ce qui se passerait si l'existence de l'euro était mise en cause ?

Ce diagnostic doit être complété par une approche plus globale de la politique économique, industrielle et commerciale. L'économie française qui est alimentée par le marché et contribue à alimenter celle qui est alimentée par l'impôt n'est pas assez vigoureuse.

Ce qui "marche bien" en France ? Ce sont les grandes entreprises du Cac 40 dont plus de 50 % des activités, et plus souvent 70 %, s'opèrent dans le monde. On peut y ajouter la plupart des banques et une partie du grand commerce. Ce qui marche mal ? Beaucoup de petites et moyennes entreprises industrielles coincées entre les passeurs d'ordre qui veulent des "prix bas" et des réglementations sociales et fiscales qui poussent aux prix hauts.

Ce qui "marche mal" aussi, ce sont malheureusement les vastes opérations industrielles que les gouvernements successifs prétendent guider et contrôler. Il suffit d'évoquer l'aventure d'Airbus, ses retards, ses inadaptations aux exigences à venir du développement durable, ses faiblesses de management dues pour beaucoup à la coexistence franco-allemande mal maîtrisée (Foch disait après avoir été commandant en chef des troupes alliées à la fin de la "grande guerre" : "Depuis que j'ai commandé une coalition j'ai beaucoup moins d'admiration pour Napoléon"). La force de l'économie allemande qui lui permet d'affronter le dollar faible est son tissu industriel techniquement innovant, commercialement vigoureux, financièrement maîtrisé. Un programme présidentiel qui ne prendrait pas en compte la nécessité pour l'Etat non pas de piloter l'industrie mais de contribuer à favoriser en France le renforcement durable du tissu industriel tiendrait beaucoup du pipeau d'opérette.