La préparation de la Conférence sur l'emploi et les revenus bat son plein. Convoquée par le Premier ministre Dominique de Villepin le 28 août dernier sur l'inquiétude "d'un nombre croissant de salariés payés au niveau du SMIC, créant une véritable trappe à pauvreté", préparée par le rapport Delors (La France en transition – 1993-2005), elle s'ouvrira le 14 décembre au Centre d'analyse stratégique pour engager un dialogue tripartite entre les ministres concernés, les partenaires sociaux et de nombreux experts. Avant de se réunir, les protagonistes auront sans doute procédé à quelques coups de projecteurs sur le passé, analysé le déroulé de certaines rencontres similaires (accords de Grenelle par exemple), et passé leurs conséquences au crible de l'analyse économique.

Cet aide-mémoire n'a pas d'autre ambition que de mettre l'accent sur l'environnement international de nos décisions. Nous aimons accabler aujourd'hui la mondialisation, mais nous avions, au temps du choc pétrolier, la notion de "contrainte extérieure". En remontant plus avant, le contrôle des changes ne nous protégeait pas de l'obligation d'être compétitifs aussi bien en termes de prix (donc de salaires) que de quantité (donc de spécialisation internationale). On a bien remarqué que, avec l'euro, cette contrainte avait été diluée. On en oublie aujourd'hui volontiers les conséquences. Même s'il faut se garder de tout monisme explicatif, la concordance des dates et l'ampleur des mouvements, tous exprimés en valeur, mérite réflexion. Flash-back.

Après la Seconde guerre mondiale, les frustrations accumulées sont couvertes par de l'illusion monétaire. Rien que de très compréhensible, sauf qu'il n'en fut pas nécessairement de même chez nos voisins. C'est ainsi que, à l'été 1944, les salaires sont augmentés de 50 % ; la dévaluation aura lieu le 25 décembre 1945 avec une dépréciation de presque 60 % par rapport au dollar. La fragilité des équilibres économiques et sociaux aboutira de même aux dévaluations du 26 janvier 1948 (moins 44,4 %) et septembre 1949 (moins 38,7 %).

Le SMIG est créé par la loi du 11 février 1950 et fixé à 74 francs le 22 août, ce qui correspond à une augmentation des salaires de 8 à 10 %. Pour éviter de dévaluer, Antoine Pinay bloque les prix (12 septembre 1952). Commence alors une longue politique de contrôle de l'indice pour retarder les hausses du SMIG, seul salaire à être légalement indexé avec un important effet de seuil : il faut que l'augmentation des prix atteigne 5 % pour déclencher une hausse du salaire minimum. On peut imaginer les contorsions gouvernementales pour augmenter les salaires sans toucher au SMIG comme, par exemple, le passage de 10 à 20 % de la déduction pour frais professionnels dans la déclaration de revenus.

Le seuil fatidique sera néanmoins franchi en août 1957 après que, le 1er mars 1956, le gouvernement de Guy Mollet ait décidé d'une augmentation des salaires de 7 % en sus de la troisième semaine de congés payés (environ 2 % de hausse des coûts salariaux). Pour éviter la dévaluation, le gouvernement est amené à subventionner les exportations à hauteur de 20 % (10 août 1957). Il faut bien essayer de récupérer quelques devises pour financer les importations incompressibles. La dévaluation (17,5%) sera officialisée le 15 juin 1958 par le gouvernement du Général De Gaulle.

La suite nous est plus familière. Les accords de Grenelle prévoient une augmentation des salaires de 5 % le 1er juin 1968 et de 3 % le 1er octobre. Lors de sa transformation en salaire minimum de croissance, le SMIG augmente de 35 %. Le contrôle des changes est instauré le 31 mai 1968, levé le 5 septembre et rétabli le 12 novembre, en même temps que le rejet d'une dévaluation. Celle finira par être acceptée le 9 août 1969. Le franc est dévalué de 11,1 % ; un peu plus tard, soit le 27 octobre, le mark est réévalué de 9,3 %. De quoi considérer qu'il s'agit d'une dévaluation offensive qui laisse un peu de marge pour l'avenir. En 1981, la hausse du SMIC est de 10 %. Elle est accompagnée (ordonnance de janvier 1982) par une cinquième semaine de congés payés (2 % de hausse des coûts salariaux) et le passage à 39 heures de la durée du travail (soit 2,5 % de coûts salariaux). Le blocage des prix accompagnera la première dévaluation (4 octobre) (franc : - 3 % ; mark : + 5,5 %). Elle sera suivie de deux autres, les 12 juin 1982 (franc : - 5.75 % ; mark : + 4,25 %) et 21 mars 1983 (franc : - 2.5 % ; mark : + 5,5 %).

Après cela commence le grand élan lié à l'unification monétaire européenne et à l'entrée du franc dans l'euro. On se souvient que la politique suivie a bien été celle de la "désinflation compétitive" qui passait par une désindexation des salaires sur les prix.

Ce retournement stratégique aura vite vécu. De 2002 à 2006, le SMIC s'est accru de 21 %, après une période où le temps de travail avait été réduit de 10 %. Il est vrai que cette augmentation est en bonne part le fruit d'un alignement vers le haut des Garanties de rémunérations mensuelles (GRM) elles-mêmes issues de l'application décalée dans le temps des 35 heures. Mais, contrairement à tous les enchaînements du dernier demi-siècle, sur la même période, le franc restait rivé au mark, et pour cause, tandis que l'euro s'envolait de plus de 40 % par rapport au dollar.

Cette longue histoire au demeurant fort répétitive pose un problème majeur. Les Français et ceux qu'ils ont élus (qu'ils vont élire) sont-ils capables d'intérioriser les contraintes de la vie économique pour prendre, en amont, des décisions économiquement viables. Au moment de la première réévaluation du yen, en 1971, les Japonais avaient introduit la publicité des taux de change dans les rues pour mieux faire prendre conscience des risques de l'endaka. Plus près de nous, le niveau de vie des Allemands, réputés plus raisonnables, ne paraît pas souffrir de leur réalisme. Avec l'euro, les Français pensaient avoir conjuré le ciel de façon à ce que la dévaluation ne leur tombe plus sur la tête ; le ciel se venge avec les délocalisations, qui en sont une forme malheureusement plus brutale et plus irréversible, et le chômage. D'ailleurs, s'ils invoquent tant le ciel, n'est-ce pas, en suivant A. Smith lui-même, parce qu'ils refusent de reconnaître les mécanismes économiques ? "Le feu brûle et l'eau rafraîchit ; les corps lourds tombent, et les substances plus légères s'envolent, par la nécessité de leur propre nature. Et on ne redoutait jamais que la main invisible de Jupiter fut employée dans ces matières".[1]

Notes

[1] A. Smith, Essay in Philosophical Subjects, cité par H. Defalvard, (1990), « La main invisible, mythe et réalité du marché comme ordre spontané », Revue d'économie politique, 100 (6), nov.-déc., 1990, p. 873.