Par Jean-Marc Daniel[1]

Rupture des relations diplomatiques entre la France et le Rwanda, soutien militaire ouvert de la France aux régimes de N'Djamena et de Bangui face à des mouvements de révoltes venus du Soudan : autant d'affaires qui inquiètent l'Afrique sur l'avenir de la politique africaine française.

Les événements du Tchad et de Centrafrique provoquent des commentaires abondants dans la presse africaine. Si chaque journaliste a son style, le fond est partagé et exprime doute et réserve. Parfois, le ton devient franchement agressif comme dans Le Messager, le journal de Douala au Cameroun. La pensée de l'éditorialiste est on ne peut plus claire : "plus d'un quart de siècle après la fin officielle de la colonisation, la France toutes générations confondues, invoque toujours des accords de défense bizarres conclus avec des marionnettes sans légitimité ni légalité pour bloquer l'émancipation des populations de ses anciennes colonies".

L'article s'interroge sur la logique des autorités de Paris. Elles affichent sans états d'âme deux poids deux mesures dans la manière dont elles interprètent leurs engagements vis-à-vis des gouvernements africains. Paris a provoqué une crise inextricable en Côte d'Ivoire en refusant d'aider le président Gbagbo mais s'est engagée fermement derrière le président tchadien Idriss Déby. Pourtant, Gbagbo avait été élu dans des conditions peut-être douteuses mais néanmoins plus claires que celles qui ont entouré l'élection de Déby. La conclusion tombe, brutale : "demain, quand l'Afrique sera devenue le terrain fertile des enlèvements et des décapitations des blancs venus soutenir les dictateurs et maintenir l'ordre cruel du pétrole et du diamant, on comprendra mieux la vanité insensée des prédateurs".

A cela, le journal rajoute une question : pourquoi les intellectuels, les leaders d'opinion qui furent si prompts à condamner la guerre américaine en Irak sont-ils aujourd'hui silencieux sur le Darfour, le Tchad, la Côte d'Ivoire et les expéditions africaines de l'armée française ?

Les Dépêches de Brazzaville se demande non sans inquiétude dans un éditorial du 27 novembre dernier si ce silence ne correspond à une volonté assez largement répandue dans les élites de Paris de se couper de l'Afrique. Le journal souligne le peu de cas que semblent faire les principaux candidats à l'élection présidentielle de la politique étrangère et surtout des rapports franco-africains. Le journaliste écrit : "vue du continent africain où se trouve concentré le gros des pays qui appuient la France dans les enceintes internationales et garantissent son influence, la campagne pour la conquête de l'Elysée qui s'engage apparaît singulièrement vide en ce qui concerne le type de relations que ce pays entretiendra avec le reste du monde en général et ses alliés traditionnels en particulier". Jacques Chirac pourrait donc être le dernier président à avoir eu une politique africaine active. L'Afrique anglophone se joint à ce diagnostic. L'Accra Daily Mail, commentant le sommet sino-africain de novembre dernier, se dit surpris de l'absence de réaction de Paris, alors même que Pékin a abordé avec certains pays le problème de l'avenir de la zone franc et manifesté son attachement au maintien de cette union monétaire, maintien qui repose en pratique sur les garanties financières françaises.

"Attitude de repli suicidaire alors que la mondialisation impose à tous les pays de se projeter dans l'arène internationale pour y trouver des clients, des fournisseurs, voire même simplement des amis", conclut Les Dépêches de Brazzaville.

Moins pessimiste sur cette menace d'éloignement, Le Soleil de Dakar. Le journal qui avait rendu largement compte de la visite de Ségolène Royal à Dakar juste avant sa désignation comme candidate n'hésite pas à rappeler quand il parle d'elle qu'elle est née au Sénégal. Cela n'empêche pas pour autant les journalistes du quotidien de mal orthographier son nom et de l'appeler Mme Royale !!

Notes

[1] Jean-Marc Daniel est professeur à l'ESCP-EAP et rédacteur en chef de la revue Sociétal.