Le débat sur le service civique a permis de mettre en lumière les obstacles auxquels se heurterait sa mise en oeuvre. Aucun de ces obstacles, toutefois, n'apparaît à lui seul dissuasif.

Pragmatisme et flexibilité

Quelles sont les réponses possibles aux obstacles évoqués dans mon précédent billet ?

  • Difficultés juridiques : quand on évoque le travail forcé, de quelle dictature parle-t-on ? Le contrat social qui lie un citoyen à son Etat établit un équilibre de droits et de devoirs au nom desquels quelques mois consacrés à la collectivité ne paraissent pas démesurés. Ce que reconnaît par ailleurs la Convention de l'OIT, en prévoyant la possibilité du "travail ou service faisant partie des obligations civiques normales des citoyens d'un pays se gouvernant pleinement lui-même".
  • Risque politique : il y a six mois, en juillet 2006, 44% des Français se déclaraient favorables au service civique obligatoire mais cette proportion tombait à 25% parmi les moins de 35 ans. Plus récemment, en novembre 2006, un autre sondage montre que 59% des jeunes de 18 à 25 ans sont en faveur du service civique obligatoire. L'opinion évolue donc et la soif d'engagement associatif ou humanitaire de beaucoup de jeunes montre que l'attente est réelle et que la comparaison avec le CPE n'a que peu de fondements.
  • Risque syndical : l'écueil de la main d'œuvre de substitution peut être évité à deux conditions : 1 - des règles claires d'affectation des jeunes (pas de substitution à un salarié licencié ou à un emploi potentiellement "solvable" par exemple) ; 2 – un agrément donné aux structures d'accueil par l'Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances (comme cela se pratique déjà pour les structures d'accueil du service civil volontaire).
  • Un service inégalitaire : les principes qui avaient présidé à la création du service militaire il y a deux siècles restent valides en tant qu'éléments fondateurs de l'identité et de la cohésion du pays. Il n'y a aucune raison que l'évolution du service militaire augure de celle du service civique. Parce que les barrières liées à la condition physique n'existent plus, les dispenses devront être exceptionnelles et réservées aux cas extrêmes. L'égalité de tous dans l'accomplissement d'un futur service civique obligatoire est de toute évidence fondamentale pour son succès.
  • Contenu flou : les savoir-faire organisationnels liés à l'ancien service national peuvent encore servir. Sous réserve d'investissement dans des lieux de formation dédiés, il est envisageable de prévoir 2 à 4 semaines de formation commune (instruction civique principalement) puis 1 à 2 semaines de "spécialisation" en fonction du secteur d'activité. Quant aux structures d'accueil, avec 880 000 associations, 10 000 établissements pour personnes âgées, 1,5 millions d'exclus et 5 millions de personnes vivant en zones urbaines sensibles, le "potentiel" est large dans l'aide à la personne, l'environnement, l'humanitaire, l'aide scolaire, la protection civile...
  • Poids financier : le coût n'est pas figé. Par exemple, en diminuant la durée du service de 6 à 4 mois, minimum souhaitable pour en tirer les bénéfices attendus, le coût diminue de 1 milliard d'euros. La charge budgétaire reste indiscutable mais l'argument financier est insuffisant car la seule réponse possible à la crise de la démocratie et des valeurs républicaines est une réponse politique et non pas purement économique. Suspendons notre jugement quelques instants et, comme le suggérait récemment Henri Guaino, oublions les chiffres. Puis, pendant que les économistes, comptables et autres grands argentiers de l'Etat s'étranglent d'indignation, profitons-en pour dépasser la notion de coût et intégrer les multiples bénéfices sociaux, par nature intangibles et de long terme mais réels. Considérons le service civique comme un investissement dont le bénéfice est un rendement social quasi-illimité: intégration facilitée dans le monde du travail (expérience professionnelle, maturité, sens de la mission), brassage social, chocs culturels salutaires, découverte de l'intérêt général… L'approche purement comptable ne rend pas compte de ces bénéfices déterminants pour l'avenir et la cohésion d'un pays. Quel est le coût du délitement sans cesse accéléré du lien social ? Quel est le coût de la perte des valeurs communes qui fondent une Nation ? Quel est le coût de cette violence gratuite qui s'installe durablement ? Il est impossible de chiffrer ces coûts sociaux et politiques mais l'on constate tous les jours la croissance régulière de cette charge qui deviendra bientôt intolérable. Dans ce domaine le vrai coût est donc davantage dans l'inaction que dans l'action.

L'exemple allemand

Par son efficacité et sa large acceptation par la population, l'organisation en place en Allemagne mérite qu'on s'y arrête. Outre-Rhin, le service reste obligatoire, qu'il soit militaire ou civil. Sa version civile a concerné 110 000 jeunes en 2004, qui, pour une durée de 9 mois, ont apporté leur contribution dans des domaines d'intérêt collectif (aide à la personne, environnement, collectivités, associations, humanitaire…). Un organisme léger d'environ 100 fonctionnaires est chargé de l'administration du programme mais les jeunes sont encouragés à trouver eux-mêmes leurs structures d'accueil, la règle étant de privilégier la proximité du domicile pour faciliter l'hébergement. La rémunération est de 322 € par mois avec 20 jours de vacances et les transports vers le lieu de travail sont gratuits. Les jeunes ont le choix d'effectuer ce service soit dès leurs 18 ans, soit entre le baccalauréat et les études supérieures ou encore à l'issue de leurs études supérieures. Avec un coût de 8 000 à 10 000 € par appelé, la charge financière reste raisonnable et bien acceptée par l'opinion publique.

Trois facteurs clés de succès

Pour que le service civique obligatoire soit un succès, inspirons-nous du pragmatisme allemand. De plus, trois principes doivent permettre d'en faire un moment fondateur de la vie d'un jeune citoyen :

  • Promouvoir le service dans le cycle d'apprentissage : comme en Allemagne, les jeunes doivent pouvoir décider du moment du service en fonction de leur formation scolaire et universitaire. Cela doit constituer un moment fort de la construction du parcours personnel. Par ailleurs, la réalisation du service doit se matérialiser par une reconnaissance réciproque de la collectivité : priorité lors de la recherche de stages ou de l'inscription en université, bonification pour les concours administratifs, réduction de la première année d'imposition…
  • Restaurer le sens de l'aventure collective : à l'échelle d'un groupe comme d'une nation, la cohésion ne se décrète pas à coup de rallonges budgétaires ni de déclarations bien intentionnées. En revanche, apprendre à vivre au sein de la collectivité au service des autres et partager des expériences fortes pour atteindre des objectifs communs permet rebâtir des liens rongés par le cynisme et l'individualisme. L'action collective qu'elle soit associative, humanitaire ou sociale est aujourd'hui le champ privilégié de l'engagement civique.
  • Passer de la citoyenneté à la concitoyenneté: à l'heure où le mot "citoyen" devient un adjectif mis à toutes les sauces (combien d'évocations de "débats citoyens" sifflent à nos oreilles) et où l'on feint de découvrir que la mixité sociale n'existe ni à l'école, ni dans l'entreprise, et encore moins dans nos villes, il est urgent de retrouver le sens de la concitoyenneté, c'est-à-dire d'un devoir de solidarité librement consenti au sein d'une communauté humaine partageant la même histoire, les mêmes valeurs et le même avenir.

Comme on l'a constaté dans les banlieues il y a un an, la fracture sociale de 1995 est devenue une fracture ouverte. On peut même penser qu'elle s'est transformée en une fracture morale dont personne ne sait comment l'empêcher de gangrener l'ensemble du corps social. Et si, face à cette version sombre de l'avenir, le service civique constituait la forme la plus aboutie de démocratie participative ?