La fin de 2006 aura été le temps des contre-pieds et des occasions perdues.

A peine investie par son parti, et reconnue ici comme une femme d'Etat possible – au risque de me voir assimilée à un de ses supporters cachés – Mme Royal attrape une extinction de voix. Elle devient inaudible. En un sens, si c'est volontaire, elle fait bien : le rythme auquel M. Hollande a conduit son processus de désignation l'expose à un grave danger de surexposition : de trop longs mois encore avant le sprint final. Si, comme les précédentes, cette élection doit se jouer dans les dernières semaines, Mme Royal fait bien de s'économiser.

Mais peut-être nécessité fait-elle loi… A tendre l'oreille à ses propos, il est difficile de se déprendre de l'impression que Mme Royal a été prise de court par son succès. Toute son énergie des derniers mois a été consacrée à surclasser ses rivaux. Elle y a réussi en se différenciant. Dans un moment de faiblesse qui la rend peut-être plus humaine pour ses amis, elle a fait à l'opinion la confidence d'une joie personnelle un peu incongrue. Grand bien lui fasse… Mais, pour revenir à ce qui nous importe, l'intérêt de la France, il lui faut encore transformer l'essai.

Peut-elle le faire en restant sur le terrain de l'aspiration, des valeurs, de la différence, du charme, de l'irrationnel qui lui a si bien réussi dans une phase de séduction ? Que dira-t-elle lorsqu'il faudra descendre dans l'arène du monde réel ? Que dira le chef d'Etat qu'elle veut être sur la conduite du monde, les conflits non résolus au Moyen-Orient et le rôle des Etats-Unis ? Sur l'Europe, son approfondissement et son élargissement ? Sur la fragmentation sociale, l'immigration et les politiques d'intégration ? Sur l'endettement et les impôts ? Puisera-t-elle son inspiration dans le blabla des internautes ?

On admire les tentatives de MM. Jean-Louis Bianco et consorts de parler en son nom. Mais ils sont inaudibles. Parler pour Mme Royal est vain. C'est elle qu'on attend, et elle seule. Et, depuis son triomphe, silence.

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Quelles ont été les intentions de M. Hollande en annonçant une politique réactionnaire au sens étymologique du mot, consistant à revenir sur les baisses d'impôts votées par la majorité précédente sans étayer son propos d'une vision cohérente ? Combler le vide laissé par le silence de Mme Royal ? Rameuter les électeurs de la gauche non libérale, inquiets de la dérive droitière de Mme Royal ? Répondre à des critiques internes au PS ? Exister ?

Il faut relire son entretien au Monde. Plutôt que de se référer à l'Indien qui a vu l'Indien qui a vu la flèche, on sait que c'est ma méthode préférée. Pour peu qu'on veuille le prendre au sérieux, on trouve, hélas, dans le verbatim de cet entretien, un résumé de ce que l'esprit de parti peut produire de mieux, propre à détourner les bons esprits de la politique.

Exemple : "Nous supprimerons le bouclier fiscal dont on voit avec Johnny Hallyday qu'il ne convainc nullement certains bénéficiaires de ne pas pratiquer l'exil fiscal". Diable ! La suppression de ce bouclier serait donc susceptible de convaincre davantage de contribuables de la France des Internationaux de rester se faire tondre ! Ou bien M. Hollande se moque-t-il comme d'une guigne que les entrepreneurs de tous poils quittent la France à qui mieux mieux ?

Autre exemple : "il y a de la supercherie électorale à laisser penser que les Français ne paieront pas d'impôt en 2008. Ils le paieront en 2009." - comme si tel était l'enjeu de la retenue à la source… La question, au demeurant assez technique, est de savoir comment prendre en compte les revenus de l'année qui ne pourra pas être imposée lors du passage du système actuel où l'impôt est payé sur les revenus de l'année précédente, au futur système où l'impôt sera payé sur les revenus de l'année en cours (sauf à faire payer l'impôt deux fois dans la première année, une au titre des revenus de l'année passée et une autre au titre de l'année en cours !). Mais pour l'amour de la polémique, M. Hollande fait dire une absurdité à un adversaire qu'il ne désigne même pas, pour mieux la démolir – en lâchant lui-même une réponse qui n'en est pas une.

Et le reste à l'avenant… Quand M. Hollande parle du niveau élevé de l'endettement, ce n'est pas pour en promettre la réduction, mais pour augmenter la pression fiscale. Quand M. Hollande parle de l'efficacité de la dépense publique, ce n'est pas pour promettre une baisse des effectifs de la fonction publique, mais une baisse des aides aux investisseurs. Quand M. Hollande parle de la réforme des retraites, ce n'est pas pour parler de l'allongement du travail en proportion de l'allongement de la vie – vérité de bon sens au-delà du Rhin, erreur en deçà – c'est pour expliquer qu'il faut créer une CSG supplémentaire. Etc.

Le tout, comme certains journalistes l'ont doctement expliqué – inspirés par qui ? –, paraît-il pour se placer comme ministre des Finances potentiel !

Le plus surprenant, c'est que tout n'est pas à rejeter dans ce fatras. Exemple : sans avoir l'air d'y toucher, M. Hollande jette aux orties la revendication socialiste qui n'a que quelques mois "d'abroger la réforme Fillon sur les retraites" au profit "d'une négociation avec les partenaires sociaux sur ce qu'il conviendra d'abroger de la réforme Fillon". Nuance…

On ne peut pas dire pour autant que le secrétaire du Parti Socialiste ait beaucoup aidé sa candidate. Elle s'emploie à parler au nom de la France. Il s'exprime en partisan. Elle cherche à incarner des positions courageuses et de bon sens, même lorsqu'elles sont à contre-courant de l'opinion. Il caresse (une partie de) celle-ci dans le (mauvais) sens du poil.

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Le vrai discours non partisan du mois est venu de… M. Sarkozy !

Il est le candidat à qui ses adversaires reprochent tout en même temps d'être l'homme de la droite pure et dure, le champion des libéraux, l'homme de la loi et l'ordre, l'amateur de formules à l'emporte-pièce, l'homme qui parle de ses adversaires avec mépris… Et voilà que cet homme parle de "la France qui souffre" !

Le moment est bien choisi. Nous sommes à l'entrée de l'hiver. Un sondage annonce qu'un Français sur deux craint de devenir un jour un SDF – chiffre qui devrait en faire réfléchir plus d'un ! Les premières nuits de gel font leurs premières victimes. Une association donquichottesque mobilise les médias et interpelle le bourgeois. C'est M. Sarkozy qui répond. Pas Mme Royal, et encore moins le PS !

Je me suis exprimé sur l'exclusion sociale dès la création de ce blog. Dans une de mes premières livraisons, j'ai distingué trois France, la France centrale, qui vit assez bien, surtout quand elle est protégée par des privilèges, la France des Internationaux, qui se sent chaque jour plus exclue d'une société qui ne songe qu'à la tondre au nom de l'égalitarisme, et la Tierce France, cette France des exclus et des modestes qui craignent de tomber un jour dans l'exclusion, et qui mérite toute l'attention de nos gouvernants.

Allons plus loin.

La candidate ou le candidat de mon choix ferait de l'intégration des trois France – et pas de deux d'entre elles, seulement – le thème principal de la politique intérieure pour la durée de son mandat (et du suivant, éventuellement, car la cause appelle sans doute un effort de plus longue haleine). Si elle ou il devait s'engager sur un programme (qui relève plus à mes yeux de la responsabilité du gouvernement que du Président), il serait tourné entièrement sur l'intégration sociale.

Un redéploiement des dépenses publiques s'impose pour réduire l'endettement par lequel nous reportons de manière illégitime le poids de nos dépenses courantes sur les générations futures. Comment espérer justifier ce redéploiement à l'égard de toutes les parties prenantes de notre société frileuse ? La seule manière de rendre légitime l'effort nécessaire est de le focaliser sur un grand programme quinquennal d'intégration nationale : seules dépenses admises dans les limites de l'équilibre retrouvé, celles qui contribuent à la cohésion sociale.

Plutôt que de se perdre dans des déclarations qui en ont embarrassé plus d'un dans son propre camp, on se plait à penser que M. Hollande aurait pu faire travailler ses experts sur un programme allant dans cette direction. Plutôt qu'observer un silence circonspect, on rêve d'une droite qui aurait applaudi aux propos de M. Sarkozy, contribuant par son adhésion à en faire l'axe d'un programme commun à tous, et non un appel du pied auquel l'intéressé pourrait ne pas plus croire que son prédécesseur en campagne ne croyait à la fracture sociale dont il parlait tant.

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Je ne vise pas ici que les candidats aux élections, la future ou le futur responsable de l'Etat. La lutte contre l'exclusion est l'affaire de tous, et peut-être moins de l'Etat que des collectivités locales ou des entreprises, chacun dans son registre.

Les Enfants de Don Quichotte ont eu l'idée d'inviter le bourgeois à descendre sous les tentes mises à disposition des SDF. Excellente idée. Que les blogueurs lisent la Charte du Canal St-Martin sur le site place-publique.fr. A la première lecture, rien de ce que demandent les auteurs de ce texte ne m'a paru critiquable. Alors pourquoi ne pas y souscrire, sans distinction de parti ?

Pour ce qui me concerne, j'aurais juste ajouté que les collectivités locales sont les premières responsables des actions à décider. La décentralisation ne fait-elle pas d'elles les responsables des aides sociales aux déshérités ? Si les SDF préfèrent rester dans la rue plutôt que d'intégrer des dortoirs qu'ils qualifient d'immondes, la faute à qui ? A l'Etat, ou à la Mairie, de nettoyer les dortoirs ?

Dans le même ordre d'idée, je propose que les employeurs de toutes sortes – les entreprises comme les services publics – s'interrogent sur le rôle qu'ils peuvent jouer pour faciliter l'insertion sociale des personnes handicapées par l'offre d'emplois adaptés – autre volet de la question des SDF.

Cessons de demander tout à l'Etat. Demandons-nous peut-être ce que nous pouvons faire pour lui. Demandons-nous surtout ce que nous pouvons faire indépendamment de lui.