Décidément, le populisme a le vent en poupe. Le monde politico-médiatique dénonçait les "patrons-voyous" ou les "actionnaires-voyoux". Il s'interroge maintenant sur l'opportunité de plafonner la rémunération des mandataires sociaux ! Les meilleurs remparts contre ce populisme ambiant sont la pédagogie, le respect des fondamentaux de la démocratie actionnariale et l'autorégulation. Mais les instances patronales doivent également sortir de leur posture défensive pour mieux affirmer leurs convictions.

Les recommandations de l'AFEP et du MEDEF livrées le 9 janvier s'inscrivent dans la continuité des rapports Vienot et Bouton ; il s'agit également d'une réponse aux déferlantes médiatiques consécutives à l'enchaînement de plusieurs "affaires" qui ont eu, il faut le reconnaître, un impact assez important et dévastateur sur l'image des dirigeants dans l'opinion.

De fait, ces recommandations consacrent la primauté du respect de la démocratie actionnariale et à cet effet prônent le renforcement des règles de fonctionnement de la représentation des intérêts des actionnaires dans le cadre des structures de Corporate Governance.

Pour résumer : plus de transparence et plus de pédagogie. Car en effet, dans le concept même de la démocratie actionnariale, la dimension de l'opinion est extrêmement présente, non pas pour des raisons morales, mais sous l'angle du souci global de la performance économique et de l'image qui a des conséquences notamment sur la valorisation boursière . Il est essentiel que les actionnaires, les salariés, les clients, les pouvoirs publics et donc l'opinion en général comprennent les raisonnements qui aboutissent à l'attribution d'une rémunération élevée.

Ce rapport ne constitue pas une victoire des pourfendeurs de patrons-voyous ; il s'agit plus simplement rappeler l'évidence, de proposer des pistes claires et de dénoncer les abus et les excès qui en la matière sont contraires aux intérêts économiques et financiers de l'entreprise, car une entreprise ne peut progresser si ses actionnaires se sentent trahis ou trompés.

Toutefois, ce rapport mais également la communication qui l'a entouré ont montré que sur la forme, la représentation patronale reste sur la défensive et limite volontairement la portée de son propos à l'autorégulation. Rien n'interdit pourtant aujourd'hui d'afficher un certain nombre de convictions fortes. J'en citerai trois qui me semblent majeures.

1/ La rémunération des dirigeants ne provoque pas de désordre social

Si les niveaux de rémunération peuvent susciter une certaine émotion, surtout lorsque la performance financière de l'entreprise n'est pas au rendez-vous, ils ne provoquent néanmoins aucun désordre social. Et ce malgré une présentation souvent fallacieuse des chiffres puisque le plus souvent, les écarts de rémunération sont établis en brut et non en net, ce qui, étant donné le niveau de fiscalité sur les hauts revenus en France, tronque en partie la réalité de l'écart. Ou encore, les chiffres annoncés intègrent des calculs actualisés des montants des retraites en occultant totalement la variable du temps.

Au contraire, il faut rappeler un principe de bon sens : l'incitation liée à la rémunération des dirigeants constitue une condition essentielle à la performance de nos entreprises. La compétition mondiale des talents nécessite de disposer sur notre territoire des meilleurs dirigeants et leurs succès sont déterminants dans la création de richesses et d'emplois sur le sol national. La qualité du management des entreprises aura donc plutôt tendance à renforcer la cohésion sociale qu'à lui nuire !

2/ L'absence de diversité dans les structures de gouvernance et dans la classe dirigeante pose problème

Contrairement aux stars du show business ou du sport, il faut reconnaître que l'absence de diversité parmi la classe dirigeante peut alimenter le sentiment de frustration car cela accrédite l'idée que l'égalité des chances n'est pas respectée.

Il n'y a pas assez de femmes, pas assez de jeunes, pas assez de nationalités, pas assez de minorités visibles dans les instances de gouvernance. Nous manquons terriblement d'exemples de réussite comme Indra K. Nooyi, femme de 50 ans, née à Madras puis immigrée aux Etats-Unis et qui dirige aujourd'hui Pepsi Co.

Les rémunérations seront mieux comprises à partir du moment où l'opinion aura le sentiment que celles-ci concerneront des profils divers et qu'elles seront établies non seulement par des personnes qualifiées et indépendantes, mais aussi issues de cercles plus ouverts.

3/ L'instauration d'un plafond de rémunération des dirigeants est porteur de menaces et serait contreproductif

Tout d'abord, les obstacles pratiques posés par un tel dispositif sont nombreux et difficilement surmontables :

  • Comment tenir compte du niveau de bénéfices très hétérogène d'une entreprise à l'autre (par exemple, le bénéfice par employé chez Google est de 4 Millions de US $, ce qui représente presque la rémunération moyenne des rémunérations des patrons du CAC40) ?
  • Comment respecter la confidentialité nécessaire des formules de calcul de la rémunération, en particulier lorsqu'elles intègrent des objectifs secrets de l'entreprise ?
  • Comment faire face à la compétition internationale pour attirer les meilleurs talents dans les plus grandes entreprises ?
  • Comment justifier qu'il faudrait plafonner les rémunérations des dirigeants et pas celles des salariés qui parfois les dépassent (e.g. les traders dans les banques, les responsables de filiales américaines) ?

Ensuite, l'excès de transparence pourrait avoir pour conséquence la relocalisation des sièges sociaux et des places de cotation (surtout avec le rapprochement Nyse/Euronext) ou encore la facilitation de la prise de contrôle d'entreprises majeures par des fonds de private equity qui en ont désormais les moyens.

Comme souvent, un excès de réglementation entraînerait des effets pervers insoupçonnés et parfois exactement antagonistes à ceux initialement recherchés.

Les fondamentaux de la démocratie actionnariale et les contrepouvoirs en place sont aujourd'hui suffisamment forts pour que la démocratie d'opinion et de nouvelles lois bâclées dans l'urgence ne viennent envahir l'espace de la gouvernance des entreprises privées.