N'attendez pas de moi que je fasse chorus sans y regarder à deux fois.

Le microcosme bruit de voix favorables à M. Sarkozy, comme si le fait de reconnaître ses talents en prenant un café crème à la terrasse du Flore conférait à l'auteur des louanges le prestige du devin. Gageons que si les sondages continuent d'être favorables, le nombre des ralliés de la dernière heure gonflera encore. Gageons que le candidat n'est pas dupe, même si sa vanité peut en être flattée. Relisons aussi Saint Simon : si les sondages baissent, la Cour se ruera en sens inverse pour déclarer sa flamme à la candidate aujourd'hui décriée.

Mme Royal se sent-elle un peu seule ? Ou l'espèce de foi en elle qu'elle semble avoir chevillée au corps et qui lui fait déclarer qu'elle porte la voix de la vérité – Jeanne d’Arc revient en force, dirait-on – la protège-t-elle contre le doute ? Il est vrai que les signes de faiblesse qui apparaissent fin janvier ne sont pas de bon augure – M Giscard d'Estaing a commencé à faiblir à cette époque, s'il m'en souvient. Il est vrai que Mme Royal ne donne pas l'impression de maîtriser son propre parcours. On aurait pourtant tort de jeter le bébé avec l'eau du bain. L'élection ne se joue que le dernier jour du scrutin et il n'y a pas que les intellectuels germanopratins qui votent.

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Interrogeons-nous d’abord sur la percée de M. Sarkozy et sur son message.

La percée semble incontestable. Non pas dans les sondages, ils importent peu. Une des clés de ce discours est bien plutôt dans l'espèce de transmutation à laquelle prétend le candidat en proclamant : j'ai changé. Les adversaires peuvent n'y voir que de la poudre aux yeux, une déclaration insincère destinée à détourner désormais les flèches adressées au jeune homme ambitieux, à l'homme politique au parcours sinueux, au ministre qu'il ne serait plus désormais, une rouerie en somme. En même temps, on sait que la fonction peut prendre l'homme, l'envahir et le changer de fond en comble. En parlant de l'élection présidentielle comme d'une épreuve de vérité, M. Sarkozy fait penser à l'onction du sacre qui transformait mystérieusement le dauphin de France en un roi. Tout cela ne relève pas de la rationalité, mais fait appel à des ressorts profonds. L'avenir dira ce qui est construit et ce qui est véritable dans ce changement.

Ensuite, il y a le contenu : le positionnement, les valeurs, les propositions. Le programme, en somme. Le recruteur (occasionnel) que j’ai choisi d’être ne peut pas rester neutre. En même temps, il doit se méfier de ses réactions personnelles : et s’il était un sarkozyste qui s'ignore ? Petit test, donc : deux surligneurs, un vert et un rouge, et on coche ce qui passe bien et ce qui ne passe pas.

Le résultat de l'exercice est intéressant à plus d'un titre.

On trouve dans ce discours les ingrédients du parfait programme du parfait candidat : les Valeurs, la Mission, l’Ambition, la Stratégie, les Propositions, les Moyens - je mets à tous ces mots les majuscules à l’américaine qu’ils ont dans les livres de management.

Ensuite, il y a le fond. En dépit de quelques maladresses que je ne peux pas m’empêcher de relever – merci, M. Sarkozy, de nous expliquer que n'est pas courageux celui qui n'a jamais eu peur et que le courage, c'est de surmonter sa peur, par exemple – ce n'est pas un fourre-tout, ce n’est pas le ramassis de banalités auquel nombre de leaders de droite nous ont habitué. Il y a des engagements dans ce discours, des messages, des prises de position qui ne sont ni neutres, ni l'expression de l'opinion dominante du moment. On n'invoque pas les mânes de Mandel, de Jeanne la Lorraine, de Gambetta, de Moulin, d'Eboué, de Zola, de Hugo, de Clemenceau, de Simone Veil, de l'abbé Pierre, etc. sans que cela signifie quelque chose. En tout cas, ces phares sont de bien intéressantes références pour étayer des déclarations de foi en la morale, en l'amour de la patrie, dans la valeur du travail, dans la justice, dans les droits opposables et dans les devoirs opposables, etc.

Le discours est positif. Comment s'y opposer ? Comment s'opposer à un candidat qui proclame : Ma France, c’est celle de tous les Français sans exception ? Comment s'opposer à un candidat qui propose une France qui revendique son identité, qui assume son histoire ? Comment s'opposer à un candidat qui propose que la politique se mette au service du bonheur des hommes ? Comment s'opposer à un candidat qui veut arracher du cœur de chacun le sentiment de l'injustice ? Comment s'opposer à un candidat qui remettra le travailleur au cœur de la société ? Comment s'opposer à un candidat qui prône l'élitisme républicain qui est la condition de la promotion sociale ? Qui se prononce pour l'école de l’excellence, pas l'école du nivellement et de l'égalitarisme ? Qui veut remettre la morale au cœur de la politique ? Qui veut une démocratie irréprochable ? Qui veut un Etat impartial ?

A lire et relire ce discours, la rupture annoncée par M. Sarkozy est dans le retour à des valeurs passablement traditionnelles.

M. Sarkozy sonne la fin d’une génération qui a jeté la morale traditionnelle par-dessus bord, a été épargnée par les plus grandes difficultés, s'est complue dans une certaine facilité, a gouverné avec démagogie, a défendu ses privilèges en les baptisant de droits acquis, a vécu sur son fond et à crédit, sur le dos de ses enfants, s'est refusée à l'effort, a été incapable de s'imposer les disciplines nécessaires, s'est laissé dépasser par le reste du monde, tout en se nourrissant d'idéologies fausses – de la lutte des classes à la haine de soi. Discours traditionaliste qui plaira à une France vieillissante. Mais est-ce bien ça, l'antithèse de la France de M. Sarkozy ?

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Il faut en venir aux faiblesses de Mme Royal, de ses amis et de son camp.

M. Michel Wieviorka, estimable intellectuel de gauche, déclare à la tribune officielle des bobos – je veux parler de Libération, bien sur – que Mme Royal – excusez-moi, il doit la connaître personnellement, il l'appelle donc familièrement Ségolène – M. Michel Wieviorka déclare donc que Ségolène met la gauche intellectuelle en peine.

S'abritant derrière d’anonymes critiques, il lui reproche en vrac ses références à la démocratie participative (…) de pratiquer la politique de l'émotion (…) son manque de sérieux et de préparation (…) ses idées absurdes et irréalistes (…) son manque de cohérence (…) son niveau d'exigence en matière d'idées et de culture (…) une érudition hâtivement réunie de dictons de grande consommation (…) l'usage de néologismes qui confinent au barbarisme (…) de dévaler les pentes de la démagogie, du populisme et de l'incompétence, etc..

On s’étonnera au passage qu’après avoir vidé son sac et envoyé sa volée de bois vert, M. Wieviorka garde encore l'espoir que Mme Royal cherche à gagner l'appui du monde du savoir et des idées (qu'il représente), mais enfin…

Le coup d'estoc est asséné par M. Dhombres, aimable chroniqueur au Monde, qui, dans un billet assassin, traite aimablement Mme Royal de Bécassine.

Peut-on prendre un peu de recul par rapport à l’émotion du moment ?

Il est vrai que plusieurs interventions récentes de Mme Royal n'ont pas été heureuses. On a relevé la bravitude. Bon. Et des formules un peu creuses qui rappellent son compère du Poitou. Bon… La Cour est ainsi faite que si les sondages avaient été bons, on aurait admiré comme originales des expressions qu'on qualifie de barbarismes.

Je m'inquiéterais plus de la manière dont elle a répondu aux attaques sur son patrimoine, sur le fait qu'elle paie l’ISF et sur les insinuations de montage frauduleux. Elle n'aurait jamais dû répondre personnellement – ne s’est-elle pas mise ainsi au niveau bien obscur, de la personne qui a repris ces insinuations à son compte ? Elle n’aurait jamais dû employer le mot de racaille pour qualifier ses attaquants. Comment reprocher à l'adversaire d’utiliser une langue du mépris quand on recourt soi-même au vocabulaire qu'on stigmatise ? Voilà un manque d'intuition et de sang froid qui ne vous aide pas dans la vie courante et qui, pour un rien, contribuerait à vous disqualifier pour l'exercice de hautes fonctions et de responsabilités graves.

Du coup se dessine un scénario passablement inquiétant : celui où le PS se serait offert une récréation en élisant la femme en tailleur blanc, la jolie maman, comme la qualifiait un des commentateurs de ce blog dans un de ces moments d'irrationalité que Stendhal décrivait sous le nom de cristallisation, juste pour s'apercevoir au lendemain de la fête que la candidate n’a pas vraiment les qualités requises.

Pourquoi ce scénario est-il inquiétant ? Pas parce que je suis un partisan de Mme Royal. Mais parce que la candidate du PS porte les espoirs d'une partie de la France. Parce que tous les Français ne se reconnaissent pas dans les valeurs traditionnelles de M. Sarkozy. Parce que même certains de ceux qui s'y reconnaissent pourraient préférer les voir incarnées dans une femme ou un homme de gauche. Parce que ceux qui ne s'y reconnaissent pas préfèrent la défaite d'un bon candidat de la gauche qui a eu toutes les chances de défendre les thèses de son camp à la déroute d'une candidature qui les ridiculiserait. Seule l'extrême gauche peut se réjouir de la faiblesse de Mme Royal. L'extrême gauche, et peut-être M. Le Pen, dont la fonction tribunicienne deviendrait de plus en plus visible et crédible.

Le recruteur occasionnel de candidat à la présidence que je suis s'est plusieurs fois interrogé sur la personnalité de la candidate.

J'ai consacré un de mes premiers posts à ses références insistantes à Jeanne d’Arc. Le 29 septembre 2006, juste avant les primaires du PS, j'avais écrit ceci en m'adressant à la Mme la République – je suis confus de me citer, mais la question posée reste d'actualité :

Venons-en à la responsabilité toute spéciale qui pèse sur MM. les Eléphants.

Ce qu'ils disent à demi-mot, c'est que même avec le meilleur programme du monde – car le leur est bien le meilleur programme du monde, n'est-ce pas, ils ne se seraient pas donné tant de mal pour rédiger un programme médiocre, ils ont une trop haute idée de vous-même, Madame, et d'eux-mêmes, surtout le vétéran qui nous fait candidement partager sa conviction d'avoir acquis une stature d'homme d'Etat, pour oser vous proposer un programme qui ne soit excellentissime – ce qu'ils murmurent, donc, ce qu'ils chuchotent, ce dont ils font une rumeur, ce qui transparaît, ce qui commence à faire bruit de fond, à se propager, à se dire sous le manteau, à se donner en confidence, à s'avouer, à se confier, à se prévenir, à s'avertir, à se dire à haute et intelligible voix, à se sous-entendre et à se crier sur les toits, donc, c'est que même avec le meilleur programme du monde et avec le concours des militants les plus chevronnés et les plus loyaux comme ministres, Mme Royal serait le pire des partis que vous pourriez prendre, le pire chef d'Etat. Elle serait si déplorable qu'il faut d'urgence lui faire barrage, seul et à plusieurs, qu'il faut se coaliser, qu'il faut à tout prix l'empêcher.

Il y aurait presque comme un esprit de salut public qui soufflerait sur leurs têtes (à moins que ce ne soit un vent de panique).

Ni vous, Madame, bien que vous soyez la République et que vous l'ayez reçue dans vos palais, ni moi, modeste recruteur qui ne lis pas la presse pipeule, ne connaissons vraiment Mme Royal. Les éléphants ont le grand avantage sur nous de l'avoir fréquentée depuis longtemps, certains depuis l'école. Pour compenser notre handicap, faisons levier de leur avantage et posons leur la bonne question, mettons-les en demeure de faire le bon choix pour la France.

Beaux messieurs qui n'avez en tête que l'intérêt de notre pays, si vous pensez que Mme Royal constitue le risque que vous laissez entendre, au lieu de propager une rumeur, prenez parti clairement et publiquement : annoncez que si, par erreur, elle était adoubée par les militants et devenait la candidate officielle de votre parti, pour éviter le pire à la France, vous ne la soutiendriez pas.

Evidemment, on n'a rien entendu de ce genre. Et maintenant, il est sans doute trop tard. Difficile à M. Jospin de revenir une fois de plus sur les planches. Difficile à M. Fabius d'apparaître une fois de plus comme le diviseur du PS. Difficile à M. Strauss-Kahn qui vient d'accepter de couvrir les incohérences du PS en matière fiscale du manteau de sa compétence de se poser en recours. Discipline de parti oblige, ils ont fait un choix raisonnable, tout en pensant secrètement, peut-être, qu'il aurait fallu être déraisonnable pour ne pas l’être.

Si tel est le cas, ils ne nous ont pas aidé, ils ne vous ont pas bien servi, Mme la République.

Espérons pour le débat démocratique qu'il en va autrement. Espérons que Mme Royal a les qualités personnelles requises.

Mme Royal est donc au pied du mur, seule. Nous allons voir si comme le dit M. Sarkozy, elle passe l'épreuve de vérité qu'est la candidature à la présidence.