La question de la sélection à l'université est un faux débat, en même temps qu'un concours d'hypocrisie : tous les systèmes de formation sélectionnent. Ce qui importe, ce sont les modalités et les principes autour desquels la sélection s'organise. En France, le drame, c'est que la sélection commande l'orientation. C'est la raison pour laquelle on peut parler de sélection par l'échec.

La sélection intervient très tôt, à titre principal à la fin de la classe de seconde pour l'accès aux filières générales du lycée, c'est-à-dire à 15 ou 16 ans, et à titre complémentaire à la fin de la terminale pour l'accès aux classes préparatoires. Cette sélection précoce offre peu de possibilités d'appel, notamment de reprises d'études diplômantes, et elle repose trop exclusivement sur des critères de réussite scolaire. Elle ignore beaucoup d'aptitudes et de compétences qui ne peuvent que très difficilement être évaluées si tôt et dans un cadre si limité : la capacité à communiquer, par exemple, ou à travailler en équipe. Bref, l'excellence conceptuelle l'emporte sur toutes les autres, qu'elles soient manuelle ou comportementale.

De plus cette excellence conceptuelle privilégie à l'excès les sciences exactes. Depuis de trop nombreuses décennies, la filière S au lycée est ainsi la filière de l'élite, avant d'être celle des bons élèves en sciences. De ce fait, les formations en aval, même celles dont le contenu n'exige pas un haut niveau en mathématiques comme la médecine ou la gestion, recrutent des bacheliers scientifiques. Il en résulte une grande déperdition de talents et de vocations ruinées.

Le système universitaire lui-même s'est hiérarchisé et spécialisé autour des disciplines. La première conséquence, la plus apparente, est qu'il n'existe pratiquement plus d'universités en France mais des facultés des sciences, des lettres, de droit, etc. baptisées abusivement universités. La deuxième conséquence est que le jeune bachelier se trouve engagé, dès la première année, dans des études elles-mêmes étroitement spécialisées mais pas toujours reconnues par le marché du travail, d'où de sérieuses déconvenues à la sortie. Troisième conséquence : les étudiants souvent les moins performants vont vers les lettres et les sciences sociales, moins bien placées dans la hiérarchie des disciplines, pour une raison rationnelle et monstrueuse à la fois. Ces étudiants ont en effet à choisir non pas entre diverses voies de poursuite d'études conduisant à une qualification reconnue par le marché, mais entre sociologie (ou psychologie ou STAPS) et rien. Or, compte tenu des bénéfices monétaires (bourses, allocation logement, assurance maladie) et non monétaires (statut social) associés au statut d'étudiant, bénéfices auxquels s'ajoute l'absence de coûts directs, il n'est pas irrationnel de décider que "socio" est mieux que rien. Voilà l'impasse dans lequel conduit notre système : dilapider l'argent public et l'effort des étudiants dans des voies sans avenir.

Dans la plupart des pays développés, le couple orientation-sélection fonctionne sur des bases différentes. Moins étroitement scolaire, la sélection peut prendre en compte des réalisations dans d'autres domaines qui contribuent également à la construction d'un individu. Les mêmes qui, en France, sont traitées avec condescendance ou font l'objet d'une spécialisation elle-même précoce : performances sportives, pratiques artistiques, capacités manuelles…

Par ailleurs, si, dans ces pays, l'orientation peut intervenir plus tardivement, c'est parce que le système d'enseignement supérieur n'est pas structuré et hiérarchisé autour des disciplines mais autour d'établissements pluridisciplinaires. Ce qui est important aux Etats-Unis, en Grande Bretagne ou au Japon ce n'est pas d'avoir étudié la sociologie ou l'histoire romaine, mais d'avoir été "éduqué" à Harvard, à Cambridge ou à l'université de Tokyo. C'est la raison pour laquelle, dans ces pays, accèdent à de hautes responsabilités des diplômés des disciplines littéraires ou des sciences sociales, ce qui est exceptionnel en France. Dans des systèmes de ce type, les choix d'orientation peuvent intervenir plus tard dans la mesure où les premières années de formation universitaire restent relativement généralistes.

Ajoutons que, dans un système structuré autour des établissements, le taux d'échec peut être faible. En effet, la sélection n'a pas pour objet, à titre principal, d'éliminer des étudiants mais de bien les répartir. C'est le rôle que joue le concours dans le petit périmètre des grandes écoles françaises : il dirige vers des écoles plus ou moins exigeantes en termes de capacités scolaires, une population d'élèves eux-mêmes différents du point de vue de celles-ci même s'ils ont tous fait l'objet d'une sélection sévère. Ce sont les écoles qui s'adaptent aux élèves et, dans ces conditions, l'échec est normalement exclu. A l'opposé, dans le système universitaire français, ce sont les étudiants qui doivent s'adapter à un niveau de formation défini indépendamment de leurs capacités réelles ce qui, pour un tiers d'entre eux, conduit à l'échec.

Enfin, la circulation des étudiants est plus fluide dans un système organisé autour des établissements et à spécialisation tardive car il s'agit d'une progression de niveau : un jeune résident de Californie peut, s'il révèle des capacités non exprimées à l'origine, débuter ses études supérieures dans un modeste community college de San Francisco, rejoindre le campus honorable de San Jose, pour obtenir un bachelor à Berkeley, université de notoriété mondiale. Cette possibilité de rejoindre les établissements les plus prestigieux est beaucoup plus restreinte en France. Elle ne joue, de manière significative, que pour les étudiants des universités scientifiques qui intègrent les grandes écoles d'ingénieurs par la voie des concours ouverts aux étudiants de deuxième année ou des admissions sur titre.