L'économie de la connaissance, l'innovation, l'immatériel font désormais partie de la sémantique politique. Est-ce suffisant pour s'en réjouir ?

En effet, l'argumentaire développé est simple voire simpliste : (i) nous devons faire face à la mondialisation, (ii) nous devons y répondre par le développement d'une économie de la connaissance et de l'innovation, (iii) cela passe par l'augmentation des crédits de recherche.

Le diagnostic est très partiel car il manque à la fois de lucidité et de sincérité. Non seulement les pistes de solutions ne sont pas à la hauteur des besoins, mais pire, elles ignorent les réformes structurelles nécessaires et préalables au développement massif d'une économie de la connaissance.

Un premier progrès dans le débat

Reconnaissons d'abord que le discours néocolonialiste qui consistait à énoncer "à nous la valeur ajoutée et aux puissances émergentes les activités à forte intensité de main d'œuvre" a à juste raison disparu de la scène politique. Une prise de conscience émerge sur la concurrence réelle de la concurrence technologique portée par les puissances émergentes, et celle-ci nous évite une catastrophe.

Ensuite, la pression générale pour une réforme réelle de la recherche et de l'enseignement supérieur semble porter ses fruits dans l'opinion et dans l'approche programmatique des principaux candidats, même si bon nombre de précisions sont encore nécessaires…

Deux constats pourtant essentiels totalement absents du débat

Le premier constat concerne le volet culturel : le développement de l'économie de la connaissance à l'échelle mondiale est un puissant catalyseur de notre déclin culturel qui est, lui, inéluctable. Il mettra assez rapidement un terme au concept de "l'exception culturelle" et menacera certains fondamentaux de la francophonie. Ce constat est assez terrible et dépasse largement le champ économique. C'est pourquoi je ne le développerai pas dans ce billet même si je considère irresponsable de la part de la classe politique de ne pas l'expliquer aux Français.

Le second constat concerne l'ignorance de l'étendue du périmètre de cette économie de connaissance.

La connaissance est et se développe partout, de façon presque totalitaire. L'économie de la connaissance ne se borne donc pas au simple secteur de la recherche, ni même à l'enseignement supérieur. Elle ne se limite pas à tel ou tel secteur industriel : elle est désormais omniprésente dans la vie de toutes les entreprises, des plus grandes aux plus petites.

Dans cette approche plus globale, son développement se heurte à deux écueils majeurs typiquement nationaux : (i) le code du travail et (ii) la fiscalité.

Leçon #1 : l'économie de la connaissance a besoin d'une grande flexibilité dans le code du travail

De nombreux économistes dénoncent régulièrement, études à l'appui, que les entreprises françaises sont en retard dans l'appropriation des Technologies de l'Information et de la Communication (TIC), qui constituent un des leviers essentiels de l'économie de la connaissance et qui, en termes d'usage, ne nécessitent guère d'avoir une recherche richement dotée. C'est d'autant plus paradoxal que l'usage des TIC par les particuliers est très élevé en France, et la classe parmi les meilleurs. Ce n'est donc pas un problème culturel face à l'outil informatique. Ce n'est non plus un problème de formation d'ingénieurs informatiques, car même si il en manque toujours de qualité, comparativement aux autres pays voisins, ce n'est pas significatif.

J'ai mon explication. Le retard dans l'adoption des TIC par les entreprises françaises n'est pas seulement mais est d'abord lié à la faible capacité à mobiliser les gains de productivité. Les TIC permettent évidemment de fluidifier voire d'automatiser complètement des processus ; elles permettent aussi de construire des coopérations inédites, entre fournisseurs et clients, entre acteurs de monde différents ou même entre concurrents (e.g. des usines à monétique ou à titres pour les banques) ; elles stimulent l'industrialisation du monde des services ; elles nécessitent de repenser la relation client et de développer des approches multicanales, en mêlant centres d'appel, agences web, agences en dur, etc. ; elles facilitent les processus d'externalisation… Et cette liste est longue, très longue. Son exhaustivité donnerait le vertige à la plupart des lecteurs !

Face à ces investissements parfois importants, les entreprises s'interrogent naturellement sur leur Retour sur Investissement (ROI). Car on ne fait pas des TIC pour faire des TIC ; on le fait pour dégager plus de profits. Concernant les gains de productivité (qui ne sont pas le seul critère), on distingue ceux qui sont mobilisables de ceux qui ne le sont pas : en d'autres termes, d'un côté les gains d'Equivalent Temps Plein (ETP) qu'on peut réellement gagner en supprimant des postes ou en les réaffectant sur des nouveaux besoins et d'un autre côté, les gains d'ETP qu'on ne pourra pas mobiliser dans les schémas d'organisation. Or, en France, les ROI sont largement amputés par le jeu de balancier qui s'exerce défavorablement car la réalité est que les redéploiements d'effectifs, les plan de départs ou de licenciements sont plus complexes et coûteux à réaliser que dans bon nombre de pays comparables. La conséquence est logique : beaucoup de projets ambitieux de TIC sont morts-nés alors que nos concurrents étrangers – voire les filiales de groupes français ! – ne se sont pas gênés.

Les entreprises françaises et notamment les PME sont condamnées le plus souvent à attendre les départs en retraite pour enfin mobiliser ces gains de productivité tellement attendus… Soit dix ans de retard sur nos concurrents !

Leçon #2 : l'économie de la connaissance a besoin d'une fiscalité directe minimale

Comme on vient de le voir, l'économie de la connaissance s'appuie sur des espaces nouveaux offerts par les TIC. Elle s'appuie aussi sur des modèles économiques nouveaux caractérisés par une violence considérable ; celle du phénomène The Winners Takes All, celui de la concurrence monopolistique, des économies en réseau, des modèles à rendements croissants.

Malgré ma lecture de nombreux ouvrages d'hommes politiques (qui n'est cependant pas exhaustive), à ma connaissance, seul Lionel Jospin avait fait part de son effroi dans son dernier livre, sans livrer pour autant de diagnostic réellement éclairé et basé sur l'expérience de terrain. Aucun n'assume la réalité des conséquences sur le modèle de redistribution fiscale jusque dans ses fondations !

Je résume et je force le trait : dans cette économie-là, les inégalités sont encore plus fortes entre les vainqueurs, toujours moins nombreux, et les perdants, toujours plus nombreux. Dans cette économie-là, la fiscalité ne peut corriger ces inégalités, sauf à faire fuir les créateurs de ces projets. Dans cette économie-là, la connaissance étant omniprésente, c'est l'ensemble de la fiscalité qui doit être repensée. Dans cette économie-là, la fiscalité doit être à la fois en capacité d'attirer les grands voire énormes investissements mais aussi les meilleurs talents, et ne peut donc pas jouer sur les arbitrages classiques du balancing entre IRPP/IS, car il faut qu'elle soit incitative pour les deux catégories.

L'économie de la connaissance est passionnante parce qu'elle offre des perspectives de développement pour l'humanité à la fois incroyables, essentielles et inattendues.

Elle bouscule aussi les situations acquises et engendre des mutations extrêmement violentes. Sur le plan géopolitique, la fracture va s'accentuer entre les pays gagnants et ceux qui n'en seront pas et qui s'auto-condamneront à la paupérisation. La classe politique française doit relever le défi d'accompagner son développement, en défendant des causes nobles, la recherche et l'enseignement supérieur, tout en expliquant et en assumant d'autres actions moins populaires dans l'opinion pourtant tout aussi décisives pour créer notre prospérité de demain. En d'autres termes, c'est tout sauf de la démocratie participative.