Parmi les dix grands enjeux clés de la campagne présidentielle sur la santé, nous avons identifié le thème de la sécurité sanitaire : "Que mettre en place pour que les innovations technologiques et les modifications écologiques ne menacent pas la santé de la population ? Autrement dit, quelles modalités faut-il adopter pour faire vivre le principe de précaution ?"

Le développement des nanosciences et des nanotechnologies reposant sur la capacité de manipuler la matière à l'échelle atomique constitue ici un véritable cas d'école. Les nanotechnologies désignent un domaine multidisciplinaire qui vise la conception et la fabrication à l'échelle des atomes et des molécules de structures solides de taille inférieure à 100 nanomètres (un cheveu humain a un diamètre d'environ 50 000 nanomètres). A l'échelle nanométrique, les assemblages de molécules prennent des propriétés électriques, magnétiques et chimiques spécifiques qui ouvrent des perspectives d'application considérables notamment dans les domaines de la médecine, des matériaux, de l'énergie, de l'environnement et de l'électronique. C'est un nouveau monde qui se profile.

Des changements aussi radicaux ne peuvent que susciter des opinions radicales. D'ores et déjà, les nanotechnologies comptent des défenseurs inconditionnels comme des détracteurs qui, dénonçant les "objets atomiquement modifiés", espèrent bien susciter la même réprobation que celle qui a rendu impossible le développement des OGM en France et obtenir ainsi une condamnation par l'opinion avant même que la nanoindustrie ait pu se développer.

Le principe de précaution est devenu depuis 2005 une norme de valeur constitutionnelle. Ce n'est pas refuser le progrès que de souligner ce qu'il peut y avoir de préoccupant dans la perspective de voir converger la physique, la chimie, la biologie et l'électronique. Sans même parler de l'analogie entre les nanotubes de carbone et les fibres d'amiante, on en sait déjà suffisamment sur la toxicologie et l'épidémiologie des particules ultrafines pour anticiper des effets indésirables des nanoparticules non seulement sur l'appareil respiratoire mais aussi le myocarde ou le tissus nerveux, notamment, le caractère nanométrique de ces particules leur permettant de traverser toutes les barrières biologiques. L'interaction avec le matériel génétique posera des questions sur la cancérogenèse. Or, il est évident que les expositions humaines professionnelles ou générales seront avérées avant même que leurs risques sanitaires aient pu être évalués (les investissements dans ces technologies se comptent déjà en milliards d'Euros). Une attitude d'hypervigilance est indispensable en mettant dès aujourd'hui en place des mécanismes crédibles de veille sanitaire de grande ampleur, faute de quoi la nécessaire confiance sociale, sans laquelle il n'est pas de permis d'entreprendre, fera défaut. Il est donc nécessaire d'articuler étroitement la politique industrielle, la politique scientifique et la politique de sécurité sanitaire en intégrant l'évaluation des risques à toutes les phases du développement des nanoproduits. Pour l'heure dans notre pays (contrairement à d'autres), les pouvoirs publics ne se sont pas encore dotés d'un dispositif de ce type.

De plus, les nanotechnologies ne soulèvent pas seulement des questions relatives aux nouveaux risques sanitaires et environnementaux. Une rupture de cette ampleur pouvant concerner les mécanismes intimes du fonctionnement du vivant suscite évidemment un questionnement de nature éthique. En particulier, il est clair que les nanotechnologies sécréteront de puissants outils de surveillance et de contrôle social et qu'elles feront l'objet d'utilisation malveillante y compris à visée terroriste. Face à des promesses aussi stimulantes et des peurs aussi massives, il est justifié que les candidats à la plus haute fonction de l'État nous dise comment ils comptent donner un visage concret à ce principe de précaution qui ne devrait constituer ni un frein au progrès ni, à l'inverse, un placebo ou un slogan facile.