Les récentes erreurs de l'INSEE en matière de prévision d'évolution de la population francaise, qui rendent les récentes annonces sur les retraites á tout le moins douteuses, m'ont rappelé mon passé de statisticien. J'ai en effet exercé ce métier quelques années, et j'ai ensuite eu le plaisir de diriger des services statistiques dans le cadre de mes activités. C'est pourquoi je vois à quel point la manipulation hasardeuse et les truquages éhontés des chiffres peuvent conduire les politiciens à la catastrophe, avant, pendant et après les élections.

Prenons le cas du chômage. Il est actuellement autour de 8,7 %, nous dit-on. M. de Villepin et dans une certaine mesure M. Sarkozy sont certainement satisfaits de cette évolution qu'ils considèrent comme positive, et je suis sûr que la gauche est gênée par ces résultats que les médias considèrent comme bons pour les derniers mois. Le seul problème est que le taux de chômage ainsi mesuré est totalement faux, formidablement faux, statistiquement faux. Cet habillage ne serait pas grave s'il ne rendait pas l'ensemble du système totalement inefficace.

Je m'explique : pour tous, le taux de chômage représente le rapport entre le nombre de demandeurs d'emploi inscrits à l'ANPE rapporté à la population active. C'est en fait complètement faux : il y a des gens inscrits à l'ANPE et qui ne font pas partie des 8,7 %, comme les quelques centaines de milliers qui ont une activité á temps très partiel, même une heure ou deux par semaine, et qui cherchent un plein temps ; il y a aussi les 415 000 plus de 55 ans qui sont dispensés de recherche d'emploi. Il y a ainsi 5 ou 6 catégories de demandeurs d'emplois inscrits à l'ANPE qui ne sont pas décomptées dans les 8,7 % sur lequel raisonnent nos politiques.

Mais il y a aussi tous ceux qui ne travaillent pas, qui vivent d'allocations ou de l'aide de leurs parents et recherchent un emploi sans être inscrits à l'ANPE : l'inscription est contraignante, il faut se présenter pour un entretien tous les mois, et cet entretien n'apporte pas grand chose si l'on ne perçoit pas les allocations chômage. Si vous savez que, parce que vous n'avez pas de qualification, que vous êtes trop jeune, que vous venez du mauvais quartier, que vous êtes handicapé ou que vous êtes trop vieux, l'ANPE saturée et ses prospecteurs placiers en nombre insuffisant ne pourront pas vous aider, pourquoi vous inscrire ? De plus, vous allez encombrer les fichiers, peser sur les indicateurs de résultats de votre agence locale de l'emploi, et donc sur les primes des agents : vous n'aurez pas forcément le meilleur accueil, et vous n'y gagnerez rien. Alors vous cherchez vous-même, ou vous laissez tomber et vous vivez de vos allocations.

Et puis bien sûr, il y a tous ceux que l'on fait sortir des statistiques grâce aux formations, ou aux emplois aidés - ceux que la droite avait supprimés et 2002 et que M. Borloo a fait rétablir quand les élections se sont rapprochées. Ils sont certes utiles, encore que les agents de l'ANPE de ma connaissance me soufflent qu'ils sont aujourd'hui utilisés á caisses ouvertes, pour des gens qui n'en remplissent parfois pas même les critères, afin de faire du chiffre.

Quel est le niveau réel du chômage, me direz-vous ? Un collectif d'associations vient de donner quelques chiffres, mais je les trouve sous-estimés. Je vais faire comme l'actuel premier ministre suédois de centre-droit pendant la campagne électorale gagnée face aux sociaux-démocrates en 2006, et partir du taux d'emploi pour vous donner une version plus réaliste. 63 % des Francais de 15 à 65 ans sont au travail, et encore un certain nombre d'entre eux en temps partiel subi sont demandeurs de temps plein. Sur les 37 % restant, environ 10 % font des études ou sont en formation, 3 % sont en congés de maladie, et une partie sont en congés de maternité. Mais on peut estimer que si l'on prend en compte tous les préretraités, femmes contraintes d'arrêter de travailler faute de système de garde adapté, personnes handicapées qui voudraient travailler et que l'on dissuade, RMIstes découragés faute de soutien de l'ANPE, jeunes sans qualification poussés dehors car l'ANPE n'a pas les moyens de les former et de les qualifier, on arrivera à un taux de chômage plus réaliste, certainement proche des 20 %.

Le drame est que nos femmes et nos hommes politiques se déterminent sur les 8,7 %, pas sur les 20 % ; personne n'ose remettre en cause les statistiques telles qu'elles sont reprises par les médias. J'attends toujours que, comme en Suède, un de nos leaders attaque sur le thème: Francais, on vous ment, notre taux de chômage est de 20 % en réalité, cessons de nous voiler la face ! C'est ce qui a certainement fait gagner les élections au Centre-Droit de M. Reinfeldt en Suède, et cela pourrait également être porteur en France. Et, comme les politiques menées sont faites pour améliorer les chiffres visibles, cela permettrait que nos programmes d'action prennent en compte réellement les populations sortis de statistiques, par exemple les personnes handicapées qui, en matière d'emploi, sont laissées au bord du chemin.

Ce qui est vrai pour les questions d'emploi est vrai aussi pour d'autres sujets tout aussi déterminants. Prenons celui de la croissance : la manière dont nous la calculons ne repose que sur la production, et pas sur la consommation du capital. Un pays qui vendrait en un an toutes ses matières premières aurait une croissance remarquable, même s'il dilapide son héritage. Celui qui n'utilise que des énergies et des biens renouvelables risque de paraître moins brillant, alors que la réalité est toute autre. Les statisticiens et les économistes ont des concepts adatés en la matière ; il existe même des classements mondiaux en matière de croissance durable. Nos politiciens en parlent sur un plan très théorique, mais il nous faudra un jour un changement comptable pour estimer non seulement la production annuelle du pays, mais aussi l'évolution de son patimoine financier et environnemental. La France est une entreprise sans bilan.

Alors forcément, avec mon oeil statistique, lorsque je vois nos politiciens utiliser de mauvaises données, de manière souvent maladroite, avec l'aide d'experts plus ou moins autoproclamés sans aucune formation sérieuse en matière mathématique et statistique, je frémis. Et je me demande si la malédiction statistique va encore frapper Ségolène, Francois ou Nicolas à partir de mai 2007, ou s'ils vont faire preuve de plus de bon sens que leurs prédécesseurs.