L'un des biais les plus pernicieux de la politique économique est qu'elle est formulée en termes d'évolution par rapport à une situation présente, c'est-à-dire que l'on nous dit dans quelle direction on veut aller, plutôt qu'où. Cet effet est particulièrement saillant en matière de redistribution et de dépenses publiques.

Les partisans du "modèle social français" ne nous disent jamais à quel niveau devrait s'établir, selon eux, le poids de l'Etat et des prélèvement sociaux. Ils prônent toujours plus de prélèvements et de transferts, indépendamment du niveau courant de ces charges. Cette attitude se reflète dans la campagne électorale où tous les partis nous proposent de nouvelles mesures sociales coûteuses, parmi lesquelles on peut citer une allocation "d'autonomie" versée aux étudiants, le "droit opposable à la garde d'enfants", le "droit opposable au logement", etc. Dans ce débat est escamoté le simple fait suivant : la France est devenue le pays le plus socialiste du monde développé. Certains pays scandinaves, que nous nous targuons d'imiter, ont pris conscience dans les années 1990 que l'on ne pouvait avoir constamment plus de socialisme, à moins que l'objectif ne soit l'instauration du communisme. Ils ont pris des mesures afin de limiter, voire de réduire, le poids des dépenses publiques et des transferts. Mais pendant ce temps, la France continuait à croire que son "modèle social" impliquait une hausse constante des transferts sociaux et était incompatible avec un débat sur leur niveau.

Le résultat ne s'est pas fait attendre : si l'on mesure la quantité de "socialisme" par la part des personnes en âge de travailler qui perçoivent des transferts sociaux, cette part a augmenté régulièrement en France, alors qu'elle a été réduite ou stabilisée dans les pays où elle était trop élevée. Au début des années 1990, le palmarès du socialisme s'établissait de la manière suivante :

  • Belgique : 24%
  • Danemark : 23%
  • France : 20%

A la fin de cette même décennie, la France était en tête :

  • France : 24%
  • Belgique : 23%
  • Allemagne : 22%

Un Français sur quatre en âge de travailler est donc récipiendaire de transferts sociaux.

La France est également parmi les champions mondiaux du socialisme si l'on regarde d'autres indicateurs, tels que l'emploi public ou les prélèvements obligatoires. Il est inquiétant que dans le pays le plus socialiste du monde développé, l'on n'ait rien d'autre à nous proposer qu'encore plus de socialisme. On aimerait que les politiques nous informent sur leur doctrine en ce qui concerne le poids de l'Etat dans la société : où comptent-ils s'arrêter ?