L'analyse comparée des marchés du travail européens et américains repose souvent sur une opposition des taux de chômage et des différences institutionnelles (flexibilité, coin fiscal, c'est-à-dire écart entre ce qui est payé par l'employeur et ce qui est perçu par le salarié...). Or les enjeux en matière d'emploi vont bien au-delà de ces mesures statistiques. Par exemple, la baisse du taux de chômage français depuis 2004 ne peut-être isolée du repli concomittant du taux d'activité (part de la population en âge de travailler faisant partie de la population active). Il ne s'agit pas de savoir si la baisse du taux de chômage répond à de vraies-fausses créations d'emplois ou à un quelconque déguisement, traficotage des statistiques. Il importe surtout de considérer que pour une économie et le bien-être (la richesse) de sa population, c'est le nombre total d'heures travaillées qui importe, beaucoup plus que le seul niveau du taux de chômage.

Ceci étant dit, et même si l'on sent poindre derrière cette approche une critique larvée des 35 heures, il est clair que la plupart des analyses s'accordent sur ce point : la baisse de la durée officielle du temps de travail ne s'est pas traduite par une hausse significative de l'emploi et a réduit la production par habitant malgré la hausse des gains de productivité par heure. Mais l'enjeu va plus loin : dans une société vieillissante et dont le système de répartition est assez gourmant, maintenir le nombre total d'heures travaillées – voire l'augmenter – est un enjeu de taille pour un mandat présidentiel.

La France, avec l'Allemagne, la Belgique et l'Italie, fait partie des pays où le nombre total d'heures travaillées par an est le plus faible. Depuis 1950, le nombre total d'heures travaillées dans l'ensemble de ces pays a baissé de 45% relativement à celui des Etats-Unis. Ceci s'explique à la fois par un repli du nombre d'heures travaillées par salarié mais aussi par celui du taux d'emploi. Parallèlement, ce n'est qu'à partir de 1970/75 que les écarts de taux de chômage ont commencé à se creuser, avec la détérioration durable et très marquée de l'emploi en Europe. Un calcul particulièrement intéressant montre que la hausse du taux de chômage européen n'explique que marginalement la baisse du ratio relatif d'heures travaillées.

Bien évidemment, on peut évoquer l'arbitrage travail / loisir, les choix de société etc... On peut aussi penser à la réduction de la perception du risque futur que génère un système par répartition dont les craquements n'ont été évoqués officiellement qu'à la fin des années 1980 (Livre Blanc des Retraites), sans pour autant déclencher de réaction de politique économique sérieuse. Doivent également être mises en avant certaines des politiques malthusiennes de réduction volontaire de l'offre de main d'œuvre (généralisation des pré-retraites...).

Toutefois, trois explications économiques sont dignes d'intérêt. L'une est purement mécanique. Le rattrapage de productivité de l'Europe permet d'expliquer la baisse du travail par tête (jusqu'au début des années 1970, le temps annuel de travail par tête était supérieur en Europe à celui des Etats-Unis). En prenant 100 comme référence pour les Etats-Unis, la productivité par heure française n'atteignait que 73 en 1970 et s'établit désormais (2000) à 105.

Les deux autres explications portent sur les activités de services. Le secteur des services n'a pas progressé autant en Europe qu'aux Etats-Unis. L'écart de taux d'emploi s'est creusé entre 1960 et 2000, passant de -9,4% à -15,5%. Il y a là un gisement d'emplois considérable qui doit être d'autant plus exploité dans les années à venir qu'il pourrait résoudre partiellement le problème de l'excès de main d'œuvre sous qualifiée. Une explication à cet écart peut venir de l'insuffisante externalisation des activités de services : nombre de services ménagers restent encore compris dans une sphère non marchande. Continuer de faciliter l'intégration de ces flux de services dans la sphère marchande est une piste sérieuse pour un candidat soucieux de l'emploi (à noter également que les études montre que les pays où la taxation marginale du travail est la plus forte sont aussi ceux pour lesquels le temps consacré par les ménages aux activités domestiques non marchandes est aussi le plus élevé). D'autres pistes doivent également être explorées pour développer les activités de service. En France comme dans beaucoup d'autres pays la concurrence reste insuffisante dans plusieurs grands secteurs alors que le coût du travail est sans nul doute un frein dans ce secteur (distribution, commerce, hôtellerie).

Il ne s'agit ici que de quelques pistes mais l'enjeu est clair : plutôt que de réduire le taux de chômage, l'enjeu des années à venir est de se focaliser sur le nombre total d'heures travaillées, le taux d'emploi. Le niveau de vie par habitant (et non les seuls salariés / travailleurs) en dépend.