Le Monde (20 février 2007) a raison : "Chiffrage des programmes : et si tout cela ne voulait rien dire…" C'est un exercice difficile pour lequel il faut beaucoup de compétence, et dont le résultat est tellement dépendant des hypothèses qui l'accompagnent... Pour autant, cet exercice n'aurait pas le succès que l'on sait si les candidats, dans une attitude proactive, avaient pris l'habitude de ne tenir une promesse publique que si elle était chiffrée et s'ils acceptaient que ce chiffrage soit l'objet d'un débat contradictoire. Or, il n'en est rien, et la prestation de Ségolène Royal, ce lundi 19 février, sur TF1, en témoigne.

On connaît la promesse du SMIC brut porté à 1 500 euros à la fin de la législature, soit en 2012. Jusque là, rien de bien exceptionnel : cela représente une augmentation annuelle moyenne en valeur de 3,64 % (référence 2006 à 1 254,28 euros pour 151,67 heures mensuelles). Les choses se troublent une première fois lorsque la candidate, au lieu de citer ce chiffre de 1 254,28 euros bruts comme référence actuelle, avance celui de 984,61 euros, qui est en fait le SMIC net. Evidemment, pour l'auditeur distrait, l'augmentation attendue est de 500 euros. Dans la réalité, elle n'est que de 250 euros.

Les choses se troublent une seconde fois car rien, dans le débat, ne permet de savoir si les 1 500 euros doivent être pris en valeur courante (2012) ou en valeur constante (2007). Or, si l'on prend pour hypothèse que l'inflation des cinq prochaines années sera exactement égale à celle des cinq dernières (2001-2006), soit 9,01 %, le pouvoir d'achat d'un SMIC de 1 500 euros en 2012 sera l'équivalent de 1 376 euros actuels (soit une augmentation annuelle moyenne de 1,87 % et un gain de pouvoir d'achat brut mensuel de 122 euros…). Au contraire, si l'on voulait un pouvoir d'achat actuel de 1 500 euros en 2012, il faudrait promettre 1 635,15 euros mensuels bruts.

Malgré ces imprécisions, notre candidate va plus loin. Il faut que l'indice des prix utilisé pour fixer les salaires soit au plus près de la consommation ressentie. Essayons de rester un peu objectif en prenant l'indice des prix des ouvriers. Sur la même période, l'INSEE avance le chiffre de 10,49 %. Dans ce cas, le pouvoir d'achat de 1 500 euros se réduit à 1 357,62 euros (contre 1 376) ou bien il faut avancer 1 657,35 euros (contre 1 635,15) pour disposer, en 2012, de l'équivalent de 1 500 euros de pouvoir d'achat actuel. Les choses ne changent pas substantiellement si l'on s'intéresse à l'indice des prix des locataires, avec 10,70 % de hausse de prix sur cinq ans. Il serait imprudent de s'engager plus avant dans cette voie et d'essayer de rendre compte comptablement de l'impression populaire parfois exprimée selon laquelle "un euro, c'est comme un franc" !

Il faut bien avouer que, même en suivant de près la campagne électorale, on ne sait pas très bien quelle est la promesse… Mais les choses ne s'arrêtent pas là.

Supposons que cette fameuse promesse se monte au ressenti, soit 500 euros bruts par mois en cinq ans. Cela signifie que le SMIC va rattraper tous les salaires inférieurs ou égaux à 1,5 SMIC. Ce n'est évidemment pas possible. Une Conférence sur les salaires devrait décider de l'augmentation à appliquer à l'ensemble de l'échelle des salaires. C'est oublier que les grilles de salaires relèvent des systèmes de classification professionnelle négociés par branche. Ne soyons pas arrêtés par cette idée que, sur le terrain, les acteurs soient les mieux à même de savoir ce qui est possible et regardons les chiffres au niveau macroéconomique.

Selon le Conseil d'orientation pour l'emploi, 40 % des salariés gagnent entre une fois et 1,6 fois le SMIC horaire. Il faut y ajouter les quasi 17 % de salariés payés au SMIC. Au total, une hausse substantielle du SMIC toucherait donc 57 % d'une population active salariée ayant un emploi évaluée à 22 717 000 millions de personnes (Dares, mars 2006, n° 09.2). Les 500 euros mensuels implicitement promis feraient 77,7 milliards d'euros annuels. Selon les chiffres 2005 de la comptabilité nationale, cela représente 42,83 % des revenus distribués des sociétés (non financières et financières) – ces fameux profits qu'il faut taxer s'ils sont distribués plutôt que réinvestis. Seulement, il faut aller plus loin et remarquer que ces revenus sont distribués aux ménages pour seulement 59,3 milliards, le reste allant aux sociétés financières et non financières principalement – qui, elles, les placent ou les réinvestissent. La hausse du SMIC étendue généreusement à tous les salariés qui gagnent moins de 1,6 SMIC absorberait donc 131 % des revenus de l'entreprise versés aux ménages ! Faisons le calcul inverse : si l'on distribuait la totalité des profits d'entreprise revenant aux ménages aux seuls salariés gagnant moins de 1,6 SMIC, cela représenterait un gain de 381 euros par mois. Mais aurions-nous encore des actionnaires ?

Encore faut-il remarquer qu'il y aurait un effet d'écrasement pour ceux qui gagnent entre 1,6 et 2 SMIC. Pour éviter cet effet, supposons que l'on module l'augmentation du SMIC de la façon suivante : 250 euros pour les smicards puis une augmentation réduite de 50 euros à chaque fois que le seuil de 10 % par rapport au SMIC est franchi. L'effet de l'augmentation s'éteindrait alors à 1,4 SMIC et l'ensemble des revalorisations ne toucherait que 43 % de la population active salariée. Dans ce cas, le coût est réduit à 8,3 milliards d'euros. Mais quelle serait la portée électorale d'une augmentation mensuelle de 50 euros à cinq ans pour un salarié qui gagne actuellement 1 750 euros par mois ? Par contre, l'échelle des rémunérations, et donc l'incitation à accroître ses compétences et à en payer le prix en termes de formation, serait réduit de 1,4 à 1,20. En d'autres termes, 43 % des salariés gagneraient entre 1 et 1,2 SMIC contre respectivement 1,4 actuellement !

On peut supposer que, dans une démocratie représentative, les députés comme les sénateurs ont le temps d'approfondir leurs dossiers, de s'appuyer sur l'un des nombreux conseils dont s'est doté la République, voire de faire appel à des expertises indépendantes. Dans l'exercice de démocratie participative où notre candidate joue son avenir politique, cette médiation de l'expertise n'existe pas. Il faut donc que quelqu'un s'en empare, au risque d'éteindre la flamme des "je veux".