Lors des élections précédentes, lorsque quelques amis discutaient des candidats, on en trouvait souvent un pour dénigrer la personne de tel ou tel, mais un autre aussitôt pour défendre cette même personne, parfois inconditionnellement. Le général de Gaulle avait ses thuriféraires, comme M. Mitterrand, ses manieurs d'encensoir.

Aujourd'hui, je cherche en vain l'ami qui vanterait sans réserve la personnalité d'un des candidats. A côté des compliments, qui n'entend les critiques souvent acerbes, parfois rédhibitoires ? M. Sarkozy ? Quel programme, quelle intelligence, quelle énergie, quelle vista ! mais… et ce "mais" exprime généralement la crainte que l'homme se laisse déborder par son angoisse, par l'angoisse qu'il génère, par sa fragilité. Mme Royal ? Quelle belle conquête du parti socialiste, quel positionnement astucieux, quelle écoute des misères des "vraies gens", quelle manière de s'affranchir des vieilles lunes programmatiques ! mais… et ce "mais" trahit la crainte d'avoir affaire à une personnalité imbue d'elle-même, insupportable et, surtout, insuffisante.

Quels aspects de la personnalité un recruteur doit-il prendre en compte pour recommander un candidat ?

S'il s'agit de recruter le partenaire d'une petite société de personnes, la sympathie qu'inspire le candidat est un critère de choix important. Pour l'élection à la présidence de la République, c'est moins certain.

Un adversaire de M. Nixon avait cru astucieux de demander : "Le prendriez-vous en stop ?". La question est déplacée. On peut évidemment rêver d'élire un candidat qu'on serait heureux de recevoir chez soi ou avec qui on partirait volontiers en vacances. On peut rêver de l'humour du Général ou de la culture de M. Mitterrand, mais bon… cette fois, il faudra apparemment s'en passer.

Se focaliser sur le caractère plaisant ou sur les traits déplaisants des candidats serait faire le choix le plus irrationnel qui soit. Qui nous dit que les grands hommes qui ont fait la France ont été agréables à leur entourage ? Louis XI était-il un personnage sympathique ? L'important est qu'il ait servi une grande cause, et avec succès.

Les aspects de la personnalité des candidats qui nous retiendront tiennent plutôt aux questions suivantes. Le programme de la candidate, du candidat contient telle ou telle proposition qui paraît intéressante – tiendra-t-elle, tiendra-t-il ses promesses ? Le programme de la candidate, du candidat comprend des propositions dont la mise en place n'ira pas de soi. Sera-t-elle, sera-t-il assez habile pour conduire le changement sans provoquer de réactions de rejet insurmontables ? Le programme de la candidate ou du candidat ne saurait couvrir l'ensemble des situations possibles ; quand il s'agira de faire face à l'imprévu, saura-t-elle ou saura-t-il prendre la bonne décision ?

Le choix rationnel fera abstraction de la réaction épidermique que provoquent les candidats et reposera sur les réponses qu'il sera possible d'apporter à ces questions.

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Depuis ma dernière chronique – j'ai voulu me donner un mois pour prendre un peu de recul par rapport à des déclarations et des événements abondamment commentés par ailleurs – il est apparu que Mme Royal et M. Sarkozy partageaient plus d'un trait commun. Concentrons-nous sur le plus frappant : la démagogie.

Que le niveau des prélèvements obligatoires français soit un des plus élevés du monde n'est pas un secret d'Etat. Que le niveau d'endettement français soit le legs insupportable d'une génération égoïste à des générations futures moins nombreuses, la cause est entendue. Que le vieillissement de la population remette en cause l'ensemble des dispositifs de solidarité intergénérationnelle, ça aussi, on le sait.

Pour autant, les promesses se chiffrent par dizaines de milliards, à gauche comme à droite. On retrouve presque les mêmes chiffres dans les deux camps principaux : une cinquantaine de milliards un jour, réduits à une trentaine le lendemain dans l'espoir de faire sérieux... Sérieux ? Vous plaisantez ! Trente là où c'est zéro qu'il faudrait, c'est de la démagogie.

Soit dit au passage, ni M. Sapin, ni M. Méhaignerie ne sont en cause. On imagine au contraire ce que doit avoir d'ingrat le rôle de ces hommes estimables qui essaient de contrôler des amis qui confondent l'avenir de la France avec leur ambition personnelle.

Zéro ! J'entends d'avance les réactions : Zéro ! C'est vous qui n'êtes pas sérieux ! Avez-vous vu dans quelle situation sont … au choix, les SDF, les chômeurs, les illettrés, les immigrés, les ouvriers non qualifiés, les smicards, les instituteurs, les professeurs, les fonctionnaires, les cadres sans avenir, les victimes de la mondialisation, les mères célibataires, les mères au foyer, les femmes battues, les personnes handicapées, les préretraités, les titulaires de petites retraites, les personnes dépendantes, les vieillards, etc. ? Ne voyez-vous pas que la solution passe par l'augmentation du budget des crèches, des maternelles, des écoles de banlieue, des universités, de la recherche, des hôpitaux, des bureaux d'aide sociale, des dispensaires, sans oublier les budgets de la police, de l'armée et des services secrets...

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Rupture, rupture, vous avez dit rupture ?

Changer, c'est changer deux fois, aiment à dire quelques spécialistes de la conduite du changement de mes amis. La première rupture, d'ordre intellectuel et donc sans danger, est dans le constat que des gouvernements de droite et de gauche se sont succédé pendant une ou deux générations sans trouver le bon emploi des impôts qu'ils ont prélevés et des emprunts qu'ils ont levés. La seconde rupture, également sans danger pour les citoyens, est dans la compréhension qu'il faut arrêter d'augmenter les moyens mais faire autrement avec les mêmes moyens.

Allez, nos deux principaux candidats en sont loin, de la véritable rupture. Ils s'inscrivent dans le droit fil des démagogues qui les ont précédés. Napoléon disait cyniquement qu'une nuit de Paris réparerait les pertes d'une bataille meurtrière – et utile seulement à son ambition. Qu'est-ce que quelques dizaines de milliards d'emprunt supplémentaires répartis entre soixante millions de Français, s'ils peuvent servir de marchepied à nos candidats ?

Le reste – invocation des grands ancêtres ou écoute systématique de Mme Michu – est un tissu de balivernes destiné à amuser le public.

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A ce compte-là, la bonne surprise de la semaine, c'est peut-être M. Bayrou.