"La bonne surprise de la semaine, c'est peut-être M. Bayrou". C'est ainsi que j'ai terminé mon post précédent. Allons donc voir aujourd'hui ce que nous offre cet improbable troisième homme.

J'écris "peut-être", j'écris "improbable" parce que je n'ai pas attendu les derniers sondages pour découvrir M. Bayrou : il y a belle lurette que je m'intéresse à lui, mais sans rien écrire sur sa candidature parce que, non, vraiment, il ne m'inspirait pas. Mes lecteurs fidèles connaissent par ailleurs mon goût pour l'analyse des faits et déclarations, plutôt que des opinions – nous allons y voir d'un peu plus près. Nous en viendrons ensuite aux gracieusetés des idéologues et autres bobos à son sujet, en attendant que la cellule d'observation que l'UMP vient de réactiver lance des missiles.

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Un mot d'abord sur l'homme et son positionnement pour expliquer pourquoi je ne m'en ressentais guère de lui consacrer un billet.

L'homme est sans aucun doute estimable – et la caricature qu'en font les Guignols, particulièrement absurde, donc injuste. Mais, pour tout dire, il me semblait un peu creux. Astre montant de la politique, il a été nommé ministre de l'Education par M. Balladur. Cette année-là, je me suis accroché pour lire jusqu'au bout l'ouvrage qu'il avait consacré à la réforme de l'éducation. Je me souviens de ma déception. De mémoire, la seule réforme qu'il proposait, c'était de mettre en place une évaluation des professeurs par les élèves – un peu court, en somme, même si j'ai peut-être sous-estimé alors l'intérêt d'une mesure dont je ne vois cependant pas qu'il l'ait imposée à l'occasion de son passage au ministère. Le costume que j'ai taillé pour M. Jospin, responsable de l'éducation française pendant sept années avec les résultats qu'on connaît, peut resservir pour M. Bayrou, une taille en dessous. En somme, question conduite du changement, c'était nettement en dessous de la moyenne.



Quant au positionnement de M. Bayrou, je ne partage pas les critiques systématiques du centrisme que les partisans de l'une ou l'autre des grands candidats développent à l'envi en ce moment. Après tout, M. Giscard d'Estaing était lui aussi un centriste, un partisan du gouvernement au centre, un partisan du bloc central, et ça ne l'a pas empêché de promouvoir quelques belles réformes dont ses successeurs n'auraient pas nécessairement rougi. Non, ce qui me gênait plus, avec M. Bayrou, c'était l'absence de trait distinctif de sa candidature. En dehors de son opposition à un gouvernement dont il n'était pas membre, que proposait-il ? Difficile à dire.

D'un regard peut-être un peu rapide, j'avais catalogué M. Bayrou dans la catégorie des calculateurs aux longs cours, de ces hommes politiques pas pressés mais d'une ambition haute, qui savent que la roue tourne et qu'on arrive plus sûrement au sommet en ne transigeant pas qu'en essayant d'épouser les contours de l'opinion. Des hommes politiques à ne pas négliger : pour avoir fait de l'antigaullisme le fonds de commerce de sa vie entière, M. Mitterrand ne s'en porta pas si mal.

Voilà pour dire que je ne suis pas un sous-marin de M. Bayrou, que je n'ai pas de penchant pour lui, même si l'annonce que M. Jean Peyrelevade et d'autres personnes de qualité le soutenant ne pouvait pas manquer de m'interpeller.

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Que nous propose M. Bayrou ? Voici un patchwork tiré des comptes rendus du Monde du 24 février et du journal Les Echos du 26 février.

Premier point : une philosophie selon laquelle social et économie doivent désormais se dire et se penser d'un seul mot – je traduis dans mon langage : cet homme veut qu'on produise d'abord ce qu'on va distribuer ensuite. Une philosophie, donc, favorable à l'entreprise, qui est le moteur de la social-économie (c'est lui qui l'appelle ainsi, ça ne s'invente pas), et favorable aux entrepreneurs "qui font la santé, la richesse et l'emploi d'un pays".

Second point, une dizaine de mesures qui constituent les points clés de la social-économie : une exonération des charges liées à deux emplois nouveaux, la possibilité de cumuler des minima sociaux unifiés pendant un certain temps avec le salaire, une revalorisation des heures supplémentaires permise par une exonération des charges sociales, la prise en charge par l'Etat des temps de formation des jeunes employés pendant leur première année de travail, une augmentation de 5% du budget de la recherche, une priorité aux PME dans les marchés publics, le plafonnement des niches fiscales, la réforme de l'ISF – un taux de 0,1% appliqué à une assiette élargie – la suppression des droits de succession pour les patrimoines inférieurs à 200 000 € et la création d'une taxe sur les énergies fossiles.

Troisième point, M. Bayrou propose de soumettre au référendum une nouvelle réforme des retraites englobant les régimes spéciaux, réforme qui sera fondée sur l'accumulation des points de cotisations et accompagnée d'une revalorisation des petites retraites ainsi que d'une prise en compte de la pénibilité du travail.

Quatrième point : l'interdiction du déficit de fonctionnement et un plan faisant reculer la dette publique à moins de 60% du PNB d'ici 2012, dans un contexte de croissance de 2% contre 2,25% pour M. Sarkozy et 2,5% pour Mme Royal. Au passage, M. Bayrou évalue le coût de son programme à 21 Md€, qui seraient entièrement financés par des économies – sans aucune augmentation des prélèvements obligatoires, donc.

Que dire de tout ça ?

Commençons par le dernier point, puisque c'est celui qui justifiait la conclusion de mon post précédent. Interdire le déficit, faire reculer la dette publique, voilà qui nous change agréablement de la démagogie ambiante.

Plutôt que de "décréter" le taux de croissance (élevé) que demandent les tourneurs de modèles qui moulinent dans l'arrière-boutique pour pouvoir minorer le déficit lié aux promesses, voilà un candidat qui se cale sur ce que la majorité des économistes de bonne foi estimeront être un taux de croissance annuel moyen atteignable en France sauf accident – taux à partir duquel il ne pourrait semble-t-il y avoir que des bonnes surprises.

Plutôt que de prendre les électeurs pour des pommes en évoquant le poids de la dette comme s'il s'agissait d'une simple figure de rhétorique obligée permettant de passer avec bonne conscience à la litanie des promesses en tous genres, voici une approche responsable qui préconise une autodiscipline de bon aloi.

Sur la retraite, coup de chapeau au courage politique. Voilà qui nous change du vertueux M. Jospin repoussant toute réforme des retraites quand il était chef du gouvernement alors qu'il pouvait, mieux que la droite, faire passer une réforme dont la nécessité est compréhensible de tout élève de l'école primaire capable de faire une règle de trois. Voilà qui nous change des demi-réformes de M. Balladur et de M. Fillon – sans doute ce dernier n'avait-il pas les mains entièrement libres – dont on savait déjà au moment de leur adoption qu'elles ne suffiraient pas. Evidemment, il faut changer le système. Evidemment, il faut allonger la durée du travail à mesure que la vie s'allonge. Comment accepter que la candidate s'y refuse sous prétexte qu'il y a du chômage ! Comme si le travail était un gâteau qu'on se partage… Qu'est-ce qu'on apprend à ces gens pour qu'ils nous infligent coup sur coup ces contrevérités, une fois à propos des trente-cinq heures, une autre fois à propos de l'âge de la retraite ? On se pince, on en est encore tout sidéré…

Sur la philosophie générale de M. Bayrou, accord, là aussi. Accord limité : la social-économie, ça ne fait quand même pas un programme présidentiel – mais accord sur l'idée qu'il vaut mieux produire ce qu'on va distribuer plutôt que de "prendre l'argent là où il est" pour reprendre une formule qui date de ce regretté M. Georges Marchais, et dont la candidate nous a offert une resucée récemment. Accord pour placer les entrepreneurs au centre de la création de richesse – au moins, eux, ils n'ont pas besoin de prétendre être utiles à leurs contemporains, leurs clients parlent pour eux…



Reste la dizaine de mesures, un catalogue qui a un mérite sur celui de la candidate : il est dix fois plus court ! Je n'y vois rien de révolutionnaire. Rien qui ne m'enthousiasme ni ne me choque vraiment. L'idée d'imposer toute la fortune à l'ISF, y compris les œuvres d'art des clients des antiquaires, y compris les forêts des descendants des croisés et y compris même les entreprises des entrepreneurs qui réussissent, pourquoi pas ? L'idée est réjouissante, et elle est apparemment sans coût pour les finances publiques. Voilà qui devrait mieux passer que le bouclier et les exonérations de l'autre candidat. Quant à l'exonération des droits de succession, je ne l'aime pas trop – pas du tout, même : c'est l'archétype d'une approche totalement conservatrice, contraire à l'esprit d'entreprise qu'il dévalorise au profit de l'esprit des rentiers – mais enfin, si elle est plafonnée à 200 000 €…

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Avez-vous entendu une critique de fond de ces propositions ? A peine audible. Avez-vous entendu des critiques de M. Bayrou ? Ah, ça oui !

C'est que M. Bayrou inquiète. Il prend les voix de l'une et les voix de l'autre. Alors l'une et l'autre font donner leurs sicaires. Ecoutez-les…

Pour Mme Autain, "François Bayrou n'est pas Casimir"… Qui est Mme Autain ? Allez, je ne vais pas vous faire le coup de "Qui est Mme Autain"... La note en bas de page de son article le précise, elle est adjointe (apparentée PCF – ça non plus ne s'invente pas) au maire de Paris. Lisez Le Monde du 24 février – vous voyez, au Monde, on réagit hyper vite au programme de M. Bayrou qui est annoncé dans la même livraison ! Rien de téléguidé, en somme, soyons-en certains... Donc, lisez le bel article de Mme Autain, tout en finesse, qui ne caricature pas du tout les positions de M. Bayrou… et qui s'insurge seulement que depuis quarante ans "le centre (ait) toujours gouverné avec la droite"… pour recommander de voter à l'extrême gauche. Venant de ce camp, pas de surprise, sauf dans l'aveu implicite que M. Bayrou n'inquiète pas seulement Mme Royal et M. Sarkozy, mais également les tenants du vote protestataire d'extrême gauche, un vote pas moins stérile que le vote centriste au cours des dernières années, convenons-en. En somme, la chaisière se plaint qu'en passant devant elle pour faire la quête, le bedeau lui pique les sous des paroissiens…

Pour M. Jacques Julliard, c'est Ségolène, bien sûr… Dans Libération, bien sûr ! (La livraison du 26 février). Mes lecteurs savent que j'ai un faible pour les bobos qui se qualifient eux-mêmes sans vergogne de gauche intellectuelle et qui appellent familièrement la candidate par son prénom. Comme c'est la mode du parler vrai et du parler simple aux vrais gens, même au sein de cette gauche qui est affectée d'un "génie pour compliquer les données très simples" (sic), M. Julliard qualifie aimablement M. Bayrou de "petit rosé de Provence que l'on vous recommande dans les paillotes" – sous-entendu, gare à la casquette le lendemain ! (J'essaie d'adopter un style en rapport avec mes lectures…). Et M. Julliard, qui se qualifie lui-même d'"historien et écrivain" – je ne sais pas lequel des deux l'emporte sur l'autre dans cet article – d'analyser les risques de la situation avec finesse, annonçant, ça ne s'invente pas, que "la constitution d'une majorité centriste (…) en rendant impossible le jeu de l'alternance démocratique n'offrirait d'autre option que l'illégalité" – rien que ça ! Quel historien ignore qu'à la fin du septennat de M. Giscard d'Estaing l'opposition n'avait plus d'autre choix que l'illégalité, n'est-ce pas ? Avec des soutiens comme celui-ci, Ségolène, comme il l'appelle, n'a qu'à bien se tenir…

Mais de critique des mesures préconisées par M. Bayrou, point sur le fond. Soyons sérieux, attaquons plutôt les personnes…

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Ceci me conduit à une réflexion sur ce qui m'a tant plu et a manifestement tant plu à beaucoup de membres du PS (dont je ne suis pas) et à tant d'autres personnes dans l'émergence de Mme Royal comme femme d'Etat. Je veux parler de l'espoir qu'avec elle la France pouvait échapper à la "droite de rupture" et, en votant pour elle, échapper à l'idéologie de la gauche sectaire sans tomber dans l'hypocrisie de la gauche caviar.

On en avait un peu assez de ces donneurs de leçons qui n'ont jamais rien entrepris, de ces partageurs de travail qui n'ont jamais créé un emploi par leur propre activité, de ces fonctionnaires et de ces élus qui n'ont jamais touché de salaire que financé par les prélèvements obligatoires, de ces hommes politiques qui se font élire en maniant la langue de bois des programmes de gauche, en parlant de l'argent qui dort et en vouant les riches aux gémonies sauf quand ils les côtoient au festival d'Aix-en-Provence, de ces bons apôtres qui prônent la mixité sociale de leur appartement de Neuilly ou de leur maison de Mougins.

Un temps, Mme Royal a incarné l'idéal d'une femme de bon sens et de gauche mais libre de la sclérose idéologique, des pesanteurs de partis, du machisme ambiant. Petite bourgeoise ne reniant pas ses origines, qui s'était faite elle-même contre sa propre famille, contre son éducation, elle s'était positionnée à cheval sur les frontières dépassées, venant de la gauche mais pas du côté des bobos, pas du côté des partisans de l'éducation sans contrainte, pas du côté des partageurs du travail, pas du côté de ceux qui sont seulement attentifs à exploiter le système. Mais voilà, quelques bourdes révélatrices et dévastatrices, des mauvais sondages et les conseils tactiques des vrais bons amis – au premier tour on mobilise les siens, au second, on rassemble les autres – l'ont fait retomber dans l'ornière. Comme il est de bon ton de le dire, "elle a cogné" contre la droite. Et son camp de soupirer d'aise… Elle a renouvelé son équipe, une équipe qu'elle qualifie maintenant de meilleure équipe possible… Et les leaders qu'elle avait si bien ringardisés de ronronner sous les caméras. Ah, on est loin de Jeanne d'Arc !

Alors, il y a M. Bayrou. Elle lui a ouvert un boulevard. Retournons son aimable image à M. Julliard : le petit rosé de la paillote vaut peut-être encore mieux que le kil de Kiravi du populisme qui a maintenant les faveurs de la gauche intellectuelle.