Par Nicolas Vanbremeersch[1]

21 février 2007 : le mot "chiffrage" apparaît dans près de deux cents messages postés sur les blogs. Deux semaines avant, les occurrences étaient très exactement cent fois moins nombreuses. Sur les blogs comme dans la presse, l'évaluation du coût des programmes électoraux devient ainsi, au lendemain de la présentation du Pacte présidentiel de Ségolène Royal, l'un des thèmes majeurs de la campagne[2].

C'est à la fin du mois de septembre 2006 que la "cellule de chiffrage" de Débat 2007.fr met en ligne ses premières évaluations ; l'initiative suscite immédiatement d'importantes retombées dans la presse, qui se montre sensible à une démarche qui s'affirme indépendante vis-à-vis de l'administration comme des partis politiques. Mais dans la blogosphère, Alexandre Delaigue, sur le blog d'econoclaste, est alors l'un des rares à réagir : avouant sa circonspection initiale ("je craignais aussi qu'à trop se focaliser sur les questions d'équilibre budgétaire, on en vienne à considérer toute réforme un peu coûteuse comme mauvaise, et toute augmentation des impôts comme bonne ; ce qui n'est pas non plus très sain"), il salue finalement "une bonne pratique, qui apporte une information utile au débat et contribue à l'indépendance de l'évaluation".

A mesure que le thème remonte dans l'agenda de la campagne, la petite communauté des économistes blogueurs s'en empare. Philippe Askenazy, économiste du CNRS fraîchement converti à l'usage du blog, trouve "étrange" la "lancinante controverse sur le coût des différents programmes". Il considère que le coût ne saurait être le seul élément de mesure, l'analyse devant se porter également sur les bénéfices attendus des différentes propositions. Les candidats sont d'ailleurs, selon lui, "les premiers responsables" de cette polémique sur le coût agrégé des programmes, puisqu'ils "font comme si leurs propositions politiques n'avaient aucune influence sur la croissance". Son souhait est à la fois simple et ambitieux : "un chiffrage pertinent devrait consister à afficher l'ambition des créations de richesses des programmes". Pour Bernard Salanié, professeur d'économie à Columbia, le coût des programmes constitue une "donnée importante, mais très insuffisante". La focalisation sur cette approche budgétaire s'explique à ses yeux par la prudence excessive qui se serait emparée des experts ; par ailleurs, écrit-il, "en toute humilité, il faut bien avouer qu'il n'y a pas consensus parmi les économistes sur les effets précis d'une mesure donnée". Bernard Salanié appelle donc à donner au grand public "le meilleur éclairage possible", dans une belle leçon d'humilité scientifique. En somme, Philippe Askenazy comme Bernard Salanié se rejoignent dans l'idée que le chiffrage budgétaire est une donnée utile, et sans doute même nécessaire, mais qu'il doit être complété par une analyse économique des mesures et de leurs effets sur la croissance et l'emploi. Cette position est clairement dominante dans le débat qui agite la petite blogosphère économique ; elle éclipse le manifeste nettement plus virulent de l'OFCE, qui voit dans ce chiffrage un "enfermement comptable du politique", et qui est reprise, pour l'essentiel, par quelques blogs et réseaux clairement marqués à gauche, comme rezo.net, portail d’informations alternatives, ou le blog collectif voteragauche.org.

Dans les camps militants, le sujet a eu du mal à trouver sa place. Quelques blogueurs encartés ont bien tenté de concentrer leurs attaques sur les dérives supposées du camp d'en face, ne mesurant pas toujours compte à quel point leur critique mettait en lumière les contradictions de leurs propres candidats. Les blogueurs de l'UMP ont ainsi attaqué bille en tête sur le coût du programme de Ségolène Royal, avant de se voir opposer celui de Nicolas Sarkozy, d'un coût quasi équivalent, dans une de ces disputes que seuls les militants politiques savent orchestrer.

En dehors des cercles académiques et des réseaux militants, l'approche des programmes par le biais du chiffrage a suscité un intérêt certain, de nombreux blogueurs considérant que ces évaluations étaient de nature à exercer une pression salutaire sur les candidats pour qu'ils précisent la portée réelle de leurs propositions. L'interrogation de JB sur le blog "à rebours" est à cet égard assez représentative : "parler un peu de financement des projets et de transparence des politiques publiques, plutôt que laisser comme d'habitude les politiques sombrer dans la maladie de la promesse et de la démagogie, pour ensuite revenir en arrière après les élections, est-ce si mal même s'il y a des excès ?". Ces citoyens connectés, souvent boulimiques d'information, ont absorbé avec beaucoup de recul le chiffrage comme un outil dans le rapport de force qu'ils entretiennent avec l'offre politique. Peu leur importent, finalement, les montants agrégés des programmes - 30, 50 ou 60 milliards d'euros ; l'apport majeur du chiffrage, c'est la lumière crue qu'il jette sur les contradictions latentes entre les différents objectifs affichés par les candidats.

Notes

[1] Nicolas Vanbremeersch est consultant et blogueur (www.versac.net).

[2] Un graphique est disponible ici