Comme dans les campagnes présidentielles précédentes, le silence assourdissant autour des questions de défense n'est troublé de temps à autre que par l'explosion de quelques obus égarés, qui en général ne font des dégâts que dans leur camp d'origine[1]. La récente déclaration de la candidate socialiste a le mérite de la clarté : "Si la Nation est capable de dégager le coût d'un deuxième porte-avions, cette valeur-là n'ira pas à la Défense nationale mais à l'Education nationale" (Dunkerque, 15 février 2007). Quatre jours après avoir affirmé dans son pacte présidentiel vouloir "doter notre défense nationale de moyens à la hauteur des risques nouveaux auxquels nous sommes confrontés" (proposition 93), ce propos illustre - par sa teneur et la quasi-absence de réactions - l'approximation conceptuelle qui entoure la politique de défense dans les équipes de campagne. Pourquoi faudrait-il arbitrer entre deux biens communs d'égale importance, sécurité d'une part, éducation de l'autre ?

Pour mémoire, rappelons qu'un groupe aéronaval est l'outil de projection indispensable en support d'une politique de puissance et d'influence crédible. Le deuxième porte-avions a été prévu dans la loi de programmation militaire 2003-2008 et sa livraison planifiée fin 2014. Le Charles-de-Gaulle étant en indisponibilité pendant 18 mois tous les 7 ans, la France sera déjà privée de porte-avions à partir de juin 2007 puis à nouveau en 2014. La question est donc moins de savoir si un second porte-avions est utile ou si son coût est évitable, que de savoir comment mener ce programme à son terme dans les meilleures conditions d'efficacité, et pourquoi pas sous la forme d'une coopération industrielle et opérationnelle avec le Royaume-Uni.

Pour avoir été "réservée" depuis un demi-siècle au seul chef de l'Etat, la défense est pratiquement sortie du champ de la pensée politique contemporaine. Certes, au même titre que la politique étrangère ou l'Europe, la défense ne touche que de loin à la vie quotidienne des électeurs. Mais ces deux raisons suffisent-elles à expliquer pourquoi la défense ne constitue pas un sujet de débat électoral, et pourquoi les positions des trois candidats principaux sont si proches ? Bien malin qui pourra distinguer les auteurs des déclarations suivantes :



* Sur l'effort budgétaire

"…je maintiendrai inchangé l'effort de défense nationale, parce que nous vivons dans un monde menacé…"[2];

"…il serait imprudent de relâcher notre effort de défense. Je souhaite que notre effort global de défense soit au minimum maintenu à son niveau actuel…"[3];

* Sur la rigueur gestionnaire

"…à effort constant, nous pouvons encore accomplir bien des progrès pour dépenser mieux, pour utiliser plus efficacement les crédits mobilisés…"[4] ;

"…il faut que les crédits dépensés dans le domaine de la défense le soient le plus judicieusement possible."[5] ;

"(il faut) faire des économies (…) un effort de restructuration…"[6] ;

* Sur l'Europe de la défense

"Inscrire notre effort de défense dans une politique européenne de sécurité, avec des coopérations en matière de recherche/innovation et d'équipements. L'objectif est à la fois de renforcer notre sécurité et de rationaliser nos dépenses."[7] ;

"Nous devons construire une défense européenne."[8] ;

"La consolidation de l'effort européen de défense doit être la première préoccupation. (…) il faut unir nos forces en matière de production et d'acquisition d'équipements, avec moins de programmes nationaux et plus de programmes européens…"[9]

* Sur la place du Parlement

"Revaloriser le rôle du Parlement en matière de politique de défense."[10];

"(…) il n'y a pas de "domaine réservé". Je souhaite notamment une implication plus forte du Parlement dans la définition des orientations de notre politique de défense, dans les modalités de sa mise en œuvre et dans l'évaluation des objectifs atteints."[11] ;

"S'il est légitime que le Président de la République assume une responsabilité majeure, cette politique ne doit pas être interdite à l'expression du Parlement…". [12]

Véritable convergence de vues ou absence d'intérêt ? Les enjeux sont pourtant d'envergure.

Fait exceptionnel, depuis 2002, les projets de loi de finances successifs ont respecté la loi de programmation militaire 2003-2008, c'est-à-dire la prévision budgétaire quinquennale des trois armées et de la gendarmerie. L'habitude fâcheuse qui voulait que le budget de la défense soit la variable d'ajustement du budget de l'Etat n'est plus de mise. Il est utile cependant d'avoir quelques chiffres à l'esprit :

  • Les dépenses militaires se sont stabilisées à 11,5% du budget de l'Etat en 2005 (hors pensions), soit 1,7% du PIB, au deuxième rang européen loin derrière la Grande-Bretagne (2,1%). 47,7 Mds € seront consacrés à la défense en 2007.
  • Sans surprise, la comparaison entre les Etats-Unis et l'Union Européenne est frappante : en 2005, les premiers ont consacré 3,7% de leur PIB à la défense (414 Mds €, soit 1400 € par habitant), contre 1,4% pour l'ensemble de l'UE (153 Mds €, soit 333 € par habitant).

Comment maintenir le rang de "grande puissance moyenne" de la France, conféré par le statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU ? Comment maintenir en permanence 35 000 soldats hors des frontières, dont 15 000 en opérations, avec les outils de puissance correspondants : arsenal nucléaire, porte-avions, industrie de défense indépendante, le tout servi par 437 000 civils et militaires ? Les sujets de réflexion pour les candidats ne manquent pas. A défaut de s'engager, d'exposer clairement les orientations souhaitables aux Français et d'ouvrir le débat, le prochain Président pourrait finalement trouver plus confortable de continuer à exercer ses prérogatives "réservées".

Quelques grands chantiers à lancer ou à poursuivre:

  • Accroître le rôle du Parlement à la fois sur la définition de la politique de défense (i.e. les fins) et sur les moyens : quels budgets pour quels programmes dans quelles conditions ? Toutes les grandes démocraties, Etats-Unis en tête, permettent à leurs parlementaires de s'exprimer et de valider ou sanctionner les choix de défense, y compris l'engagement des troupes sur le terrain. Certes, la LOLF permet un contrôle budgétaire accru et la défense fait plutôt figure de bon élève, mais il est temps d'aller plus loin sans pour autant remettre en cause le rôle prépondérant du chef de l'Etat en tant que garant de la sécurité nationale.
  • Continuer à rationaliser, simplifier, externaliser les multiples achats, programmes, agences, services, corps de fonctionnaires et implantations du Ministère de la Défense, pour dépenser mieux et dégager des marges de manœuvre. 567 millions d'euros ont été économisés entre 2003 et 2007 : gageons que les gains potentiels peuvent être bien supérieurs sans pour autant obérer les capacités opérationnelles.
  • Conduire une réflexion approfondie sur la notion de sécurité globale et ses implications pour l'organisation de la défense "extérieure" et de la sécurité "intérieure". Face à des menaces multiformes et qui ne connaissent plus de frontières il est temps d'examiner en profondeur les synergies organisationnelles entres les différentes agences de renseignement, le rôle des armées dans la sécurité intérieure, la place des réservistes, la protection des infrastructures critiques, la mise en œuvre d'une véritable politique de défense civile….
  • Renforcer la place de l'Europe dans la défense française, aussi bien dans le domaine des grands programmes d'armement et de recherche – à l'instar du futur avion de transport A400M - que dans le domaine de l'interopérabilité des forces avec le triptyque mutualisation, spécialisation, coordination entre les 27. Bien sûr la problématique est celle de la défense commune qui n'existe pas et qui ne pourra se concrétiser qu'avec un traité constitutionnel. Il reste que des coopérations industrielles et opérationnelles sont possibles sans attendre. Là encore on retrouve la notion de sécurité globale qui peut se décliner selon le modèle américain du Homeland Security, c'est-à-dire la coordination (et non pas l'illusoire fusion) des moyens de renseignement et de sécurité au bénéfice du territoire de l'UE, notamment pour le contrôle des frontières et le contre-terrorisme. Dans ce domaine la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) doit trouver un second souffle et doter l'Agence Européenne de l'Armement de véritables moyens.
  • Réduire le fossé transatlantique : si l'Europe, comme cela est régulièrement affirmé, a vocation à devenir une puissance politique qui compte sur la scène internationale, il est urgent qu'elle se donne, de façon coordonnée, les moyens de cette ambition. Non pas pour le plaisir de s'affranchir du partenaire américain qui reste indispensable, mais pour s'affirmer en tant qu'acteur et décideur à part entière et non plus supplétif, donateur de fonds ou organisateur de missions humanitaires ou de conférences internationales. Pas de meilleur indicateur en l'occurrence que le budget. La France et le Royaume-Uni représentent à eux deux entre 40 et 45% du budget de la défense de l'UE. Pourquoi ne pas exiger un niveau minimum de budget de la défense pour les membres de l'UE (le candidat UMP va plus loin en proposant l'instauration d'un critère de convergence pour "que chaque pays essaie de tendre vers 2% du PIB") ? Il s'agit bien de responsabiliser nos partenaires européens pour sortir de l'incantation sur l'Europe-puissance et les inciter à assumer une part plus grande du fardeau. Souhaitons que la prochaine présidence française de l'UE permettra d'avancer dans ce domaine.
  • Conserver une réelle capacité nationale d'intervention autonome, tant les intérêts au sein de l'Europe des 27 peuvent être divergents, comme on l'a vu au moment de l'intervention américaine en Irak en 2003.

Les profonds bouleversements géopolitiques à l'œuvre depuis le début du siècle ont décuplé les risques d'atteinte à l'intégrité du territoire, à la sécurité de la population et aux intérêts nationaux. Domaine régalien par excellence mais dont l'européanisation s'impose, la défense est un choix politique par nature et mérite à ce titre d'être débattue beaucoup plus clairement pendant cette campagne

Notes

[1] Ce billet a été écrit le 20 février, i.e. avant le discours de Ségolène Royal sur la défense prononcé le 2 mars ; j'y reviendrai dans un prochain billet, en même temps que je traiterai de la convention UMP sur la défense qui se tiendra mercredi 7 mars.

[2] Ségolène Royal, Désirs d'avenir.

[3] Nicolas Sarkozy, Défense, janvier-février 2007. Il s'agit pour l’instant du seul candidat ayant formulé des orientations pour la défense.

[4] Ibid.

[5] Ségolène Royal, Désirs d'avenir.

[6] François Bayrou, Colloque défense UDF, 22 juin 2006

[7] Ségolène Royal, Pacte présidentiel

[8] François Bayrou, Colloque défense UDF, 22 juin 2006

[9] Nicolas Sarkozy, Défense, janvier-février 2007

[10] Ségolène Royal, Désirs d'avenir

[11] Nicolas Sarkozy, Défense, janvier-février 2007

[12] François Bayrou au sujet de la politique étrangère, Colloque défense UDF, 22 juin 2006