L'industrie aéronautique n'est pas une activité de tout repos (mais il n'en existe guère qui le soit). Boeing a connu des crises graves. A la fin des années 1960 il avait dû licencier la moitié de ses effectifs. Il a traversé d'autres secousses depuis mais a repris le leadership mondial dont certains en France avait claironné un peu tôt qu'il était passé dans les mains d'Airbus (souvent présenté comme une réussite purement française). On peut espérer qu'Airbus reviendra dans la course mais dès à présent on peut tirer quelques leçons de la crise qu'il traverse. 1/ Airbus n'est pas un avion français mais coiffé par EADS dont l'actionnariat est un mélange d'Etats, de groupes industriels et de petits actionnaires. Qui plus est, en 1999 –2000, lors d'une réorganisation, les responsables – notamment le gouvernement français et le gouvernement allemand – ont maintenu des "filiales" nationales. Faute d'un management intégré, il est arrivé ce qui devait arriver : à chaque secousse les intérêts nationaux ou régionaux l'ont emporté sur l'intérêt de l'entreprise.

2/ Les avions ne se construisent pas d'un bloc. On compte pour l'A380 17 sites de production en Allemagne (7), en France (5), en Espagne (3), en Grande-Bretagne (2), sans compter les sites de sous-traitants. Pour maîtriser un tel conglomérat il faut un management ferme, un langage commun pour éviter les incompatibilités comme cela s'est produit pour certains câblages notamment, et une synchronisation des opérations. Français et Allemands ont fini par faire d'Airbus Industrie une société intégrée en se partageant le pouvoir à parts égales. Or un tel schéma conduit généralement à des marchandages où la politique et les pressions syndicales nationales sont plus fortes que les exigences techniques.

3/ Lorsque les retards accumulés ont fait entrevoir un risque sérieux de faillite, il a été demandé à Louis Gallois de faire, avec ses partenaires, l'impossible pour l'éviter. Et là-dessus, à peine un plan annoncé les politiques des deux côtés et ailleurs se mettent à le critiquer et à réclamer une "mise à plat", comme si les clients d'Airbus et notamment de l'A 380 étaient assis dans la salle d'attente d'une administration avec l'espoir que l'on veuille bien s'occuper d'eux. Manifestement les politiques, s'ils ont le sens de leur propre marketing, ignorent celui qui se pratique dans les affaires.

4/ On peut espérer qu'une fois la fièvre électorale française retombée, les exigences de management l'emporteront sur les conflits nationaux, régionaux, locaux, mais les actionnaires, les Etats, les régions concernées et les salariés auront vécu dans la crainte et perdu du temps et de l'argent, sans compter les contribuables qui finiront par combler les déficits.

Au total, s'il est normal que des Etats souhaitent soutenir des grands projets industriels, il est dommageable qu'ils oublient que les entreprises, fussent-elles d'aéronautique, exigent une bonne gouvernance fondée sur le talent de managers nommés par des actionnaires qui sont là pour juger leurs résultats mais pas pour diriger à leur place.