En alternance avec Pascal Boris, qui co-préside avec moi le Cercle d'outre-Manche, nous poursuivons notre série thématique sur les méthodes et recettes d'un modèle britannique qui fait ses preuves : après le dialogue social, penchons-nous maintenant sur le financement des PME au Royaume-Uni, et le rôle clé qu'y jouent les Business Angels.

Pour placer l'entreprise et l'emploi au cœur de l'économie de marché, du processus de plein-emploi et de justice sociale, encore faut-il avoir les moyens de créer des entreprises et de les faire prospérer.

En 2005, le Royaume-Uni a créé 161 400 emplois de plus que la France. Dix ans après leur démarrage, 2,3% des entreprises britanniques ont dépassé les 15 M€ de chiffre d'affaires contre seulement 0,3% en France. Outre une législation fiscale avantageuse et un droit du travail souple, comment pratiquement le gouvernement britannique parvient-il à encourager une création de richesses si énergique ?

Création d’emplois en France et au Royaume-Uni entre 2004 et 2005

Les Business Angels : le maillon faible de la chaîne de financement française

Les Français ne sont pas moins entrepreneurs que les Britanniques mais une fois encore, la différence se situe dans la mise en place de bons outils qui permettent de créer un environnement qui stimule et qui forge des entreprises robustes et à haut potentiel de développement.

Ainsi, en France, ce qui pèche, c'est l'accès au capital. 20% des entreprises françaises considèrent le manque de financement en fonds propres comme un obstacle majeur dans leurs plans d'expansion à long terme, contre seulement 2% des entreprises britanniques[1]. Quels sont les freins de cet accès au capital en France ? D'une part, la France est traditionnellement plus enracinée dans une logique industrielle que financière. D'autre part, les activités liées à la levée de capitaux demeurent trop proches de la finance traditionnelle et restent trop souvent un sous-produit de l'activité bancaire.

Pourtant, la France possède de nombreux fonds pour financer le développement des entreprises, à peu près autant proportionnellement que les Anglo-saxons. Le manque se situe en réalité au niveau des incubateurs d'entreprises et surtout des investisseurs individuels (Business Angels) qui interviennent lors de la phase de décollage d'une entreprise à fort potentiel de développement. A titre indicatif, en France, l'investissement moyen du capital-risque par entreprise est de 3M€ contre seulement 100 000 € pour les Business Angels, et 95% des entreprises à fort potentiel se créent avec moins de 1M€[2]. Les investisseurs délaissent les financements de "décollage" au profit du capital-investissement : ils sont prêts à injecter des millions d'euros dans une entreprise qui a déjà démontré que son produit était techniquement viable mais pas à mettre 100 000 € à 200 000 € dans le lancement d'un produit ou d'un service. Il existe donc en France un trou d'investissement entre le financement de proximité de la famille et des amis, et le capital-risque formel. La France n'a pas encore de "communauté du capital" ou de relais professionnels pour favoriser le décollage des entreprises prometteuses.

Le Royaume-Uni en revanche dispose d'un réseau estimé à 50 000 Business Angels, qui représentent un potentiel d'investissement de 7 Md€, alors que la France n'en compte que 4 000, avec un potentiel de 280 M€. Faute de capitaux fournis par ces investisseurs privés, la France se prive d'emplois – un manque à gagner estimé à 100 000 par an[3] !

La défiscalisation comme moteur de financement

Le gouvernement britannique a compris l'importance des Business Angels et leur fonction cruciale dans l'allumage de la fusée de la création d'emplois. Il a par conséquent institué un certain nombre de mesures de défiscalisation, afin d'inciter les fortunes à investir non pas dans les œuvres d'art mais dans l'entreprise.



Ainsi, un investisseur individuel britannique peut bénéficier d'un dégrèvement fiscal de 30% au titre des VCTs (Venture Capital Trusts), à condition que l'investissement annuel n'excède pas £ 200 000 (297 000 €). La politique d'incitation à l'investissement a porté ses fruits en 2005 : £ 500 M ont été levés !

En France, il existe bien sûr des régimes de réduction d'impôts afin d'encourager les investissements. Par exemple, la loi Pons a pour objectif d'encourager les investissements dans les départements et territoires d'outre-mer. Ce dispositif permet à l'acquéreur d'un bien immobilier neuf situé dans les DOM-TOM de bénéficier d'une réduction d'impôts - le montant de la réduction étant égal à 40%, étalé sur 5 ans, du prix d'acquisition du bien. Si l'on croit en la capacité d'incitation d'une telle mesure, ne serait-il pas aussi judicieux de l'appliquer de façon très large à la création d'entreprises qui derrière crée de l'emploi et de la croissance ? La création en novembre dernier d'un statut de "Business Angels" sous la forme de société par action simplifiée est un premier pas en avant mais le plafond du dispositif est encore trop bas : 40 000 € alors qu'il atteint 300 000 € au Royaume-Uni.

Le gouvernement français se refuse encore aujourd'hui à donner une vraie vocation à l'ISF. Pourtant, les capitaux des dirigeants d'entreprise ou des entrepreneurs ayant par exemple revendu leur entreprise seraient investis de manière plus utile dans des Business Angels plutôt que dans des organisations étatiques ou toute autre structure d'investissement quelle qu'elle soit. L'investissement direct permettrait d'accélérer le développement des jeunes entreprises qui auront été sélectionnées par les Business Angels, et donc de créer de la richesse et des emplois.

Notes

[1] European Business Survey, 2004

[2] BBAA et AFIP

[3] BBAA, France Angel, Jdnet