On célèbre actuellement l'anniversaire du traité de Rome (25 mars 1957) instituant une Communauté Economique Européenne et l'Euratom. Depuis le projet européen a changé de nature. Mais pour mieux en comprendre l'évolution, il faut partir du début.

A peine la guerre terminée, il est clair, dès 1947, que la guerre froide est ouverte entre le monde "occidental" et le monde "soviétique". Les Etats-Unis proposent à tous les Européens une aide pour la reconstruction. Sur l'injonction de Moscou, les pays de l'Europe de l'Est refusent. A l'Ouest, on va s'engager dans une course à la réussite économique inspirée de la réussite américaine (grand marché, initiatives, mieux-être). A l'Est, on prétend faire le bonheur des gens par d'autres méthodes. Et surtout Staline cherche à bloquer l'influence "atlantique" de l'extérieur (la pression militaire) et de l'intérieur (la mobilisation des partis "amis" au sein du Kominform dont la création en 1947 précède le lancement du plan Marshall et celui de l'Otan).

Les Européens de l'Ouest eux-mêmes, au fur et à mesure qu'ils sortent des ruines de la guerre, notamment les Français, les Allemands, les Italiens, les pays du Bénélux, décident de mener des actions économiques communes avec la création en 1951 de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier. Les principaux signataires (Robert Schuman, Alcide de Gasperi, Konrad Adenauer) sont démocrates-chrétiens. Il y a entre eux une communauté d'idéal, et notamment la volonté de mettre fin à la "guerre civile" qui ravage l'Europe depuis des décennies et celle de fixer des objectifs économiques communs. Jean Monnet, l'inspirateur du traité, va plus loin et conçoit avec ses conseillers une véritable constitution politique pour l'Europe de la CECA susceptible d'accueillir d'autres projets. On a souvent dit que Staline était le véritable créateur de l'Europe. Il y a du vrai dans ce constat. Sans la peur du stalinisme, il n'est pas sûr que ce qui existe d'Europe aujourd'hui existerait. Mais dès cette époque (1954) la France rejette un projet de Communauté Européenne de Défense (CED). Il est vrai que les Européens se sentent protégés par le bouclier américain.

Ce rejet a une conséquence majeure : avec la défense, on touchait vraiment aux pouvoirs politiques. L'Europe serait devenue une sorte de fédération. Sans elle, elle perdait son pouvoir de décision stratégique, comme on l'a vu ultérieurement après l'intervention franco-anglaise à la nationalisation du canal de Suez. Américains et Russes ont signifié aux Européens qu'ils dépassaient leur périmètre d'action. Leur restait donc le "Marché Commun". Cela a fini par se produire après la signature en 1957 du traité de Rome, instituant la Communauté Economique Européenne (CEE) et par ailleurs – on l'a oublié – l'Euratom qui était l'amorce inachevée d'une Europe de l'énergie. Le tout sera complété par l'Acte unique européen, supprimant progressivement les obstacles intérieurs aux échanges des objets, des personnes et des capitaux, et finalement par la création d'une monnaie unique, l'euro, à laquelle tous les pays membres de l'Union n'adhèrent pas. Il faut dire que de six au départ, les pays membres de l'Union sont passés à 27. Ils sont tous membres d'un marché commun, mais avec des variantes et des mentalités diverses.

Les pionniers du démarrage ont réussi à faire tomber les frontières matérielles. Ils ont mis en marche des politiques communes, par exemple dans l'agriculture (en 1950, l'Europe importait une large partie de sa nourriture ; aujourd'hui elle est exportatrice) dans certains domaines de la recherche ou de l'enseignement, et surtout une politique monétaire positive qui fait de l'euro la deuxième monnaie mondiale. Mais sont venus s'adjoindre d'autres partenaires, notamment la Grande-Bretagne, foncièrement hostile à l'idée d'une Europe qui pourrait ressembler à une fédération d'Etats, sans compter les pays anciennement communisés qui veulent avant tout faire croître leur économie.

Quant à la pression soviétique, elle est oubliée avec la chute du mur de Berlin, symbole de la coupure des deux Europes, et l'implosion du soviétisme. Les Européens en ont conclu, sans doute un peu vite, qu'ils n'auraient plus désormais à faire face à des risques majeurs en matière de défense. Ils pêchent ce faisant par excès d'optimisme ou d'inconscience. L'Europe, si elle ne se présente pas comme un ensemble vis-à-vis des "grands" d'aujourd'hui et de demain, si elle n'a pas d'approche commune en matière de politique étrangère, risque d'être assez peu écoutée dans les instances internationales, surtout si chacun de ses membres cherche à jouer sa propre partition.

Derrière ces mots il y a les défis majeurs de demain : les exigences écologiques, les risques énergétiques, les formidables mouvements de population qui sont déjà amorcés (l'âge moyen en Afrique est de 19 ans), la prolifération du nucléaire, l'attitude à tenir face à l'islamisme extrême. Enfin on tient pour certain en Europe que le modèle démocratique, qu'elle a inventé, finira par être le modèle dominant dans le monde. Rien n'est moins sûr !

Reste que la base économique est bonne. Mais elle doit être renouvelée, renforcée, ce qui suppose que les Européens tirent vraiment parti de leurs atouts et surmontent le handicap – relatif – de leur vieillissement. L'Europe pour durer doit se réinventer sans cesse, et ne pas oublier que ses divisions économiques d'autrefois et ses guerres fratricides lui ont coûté le leadership mondial.