Dans une interview publiée le 15 mars par Les Echos et remarquablement menée par Cécile Cornudet, Françoise Fressoz, Jean-Francis Pécresse et Dominique Seux, Ségolène Royal affirme : "la ligne, c'est moi qui la trace". Cette "force tranquille", c'est manifestement l'esprit de la V° République. Seulement, pour savoir où la ligne va aboutir, encore faut-il connaître, et le point de départ, et la direction. Faisons lui la grâce de connaître la direction qu'elle veut prendre, reste à savoir comment elle prend connaissance du point de départ. Dans le cas qui nous intéresse, elle semble avoir délaissé la conscience immédiate des débats participatifs pour la réalité moyenne d'une statistique moyenne.

Ainsi, nous apprenons que "le pouvoir d'achat du salaire minimum est, en France, l'un des plus bas d'Europe". La formule est radicale et elle s'oppose clairement à la plainte selon laquelle le salaire minimum nuirait aux performances de l'emploi et de la croissance française. Elle est d'ailleurs, jusqu'à un certain point, étayée par les chiffres, si l'on s'en réfère aux données calculées par l'Office statistique des Communautés européennes (Eurostat). Celles-ci sont établis en Standards de Pouvoir d'Achat (SPA), pour faire écho à la notion de "pouvoir d'achat du salaire minimum", ce qui signifie que les niveaux de salaires minimums tiennent compte des différences de prix des dépenses de consommation des particuliers. On pourra trouver les chiffres utilisés ci-après sur le site de l'IRES, dans un article de Michel Husson sur les salaires minima en Europe. Les partenaires sociaux ne devraient pas contester une source qui les représente !

Avec 1202 € bruts, le SMIC français est nettement inférieur au salaire minimum luxembourgeois (1417 €). L'ennui, c'est que le Luxembourg n'a pas de construction navale qui soit concurrencée par Singapour. L'Allemagne n'est pas citée par Mme Royal ; or, le salaire minimum y est fixé par branche. Ce n'est pas sans raison que, en France, le pourcentage de smicards varie de 2,2 % dans l'industrie automobile à 14,4 % dans les industries de consommation et 39,9 % dans les services aux particuliers (DARES, Les bénéficiaires de la revalorisation du SMIC, 2006). Degré de concurrence nationale et internationale et progrès de productivité sont les deux facteurs qui permettent d'expliquer de telles différences… sauf que, encore une fois, le SMIC français ne tient compte ni de l'un, ni de l'autre.

Une première correction s'impose que les chiffres mensuels occultent : par heure de travail, la différence de 18 % au bénéfice du Luxembourg se réduit à 5 % – il est vrai que les chiffres horaires ne sont plus présentés en SPA. Globalement, c'est le seul pays d'Europe dont le salaire minimum horaire soit supérieur à celui de la France. Moyennant quoi, c'est Ségolène Royal qui demande à Laurence Parisot de sortir du "dogme" des 35 heures (Les Echos du 19 mars) !

Une seconde correction s'impose : l'Europe, c'est aussi la Grèce (785 € - toujours en SPA), l'Espagne (722 €), ou la Slovaquie (314 €) !

La troisième correction est bien plus importante car elle indique clairement les limites du volontarisme en ce qui concerne le salaire minimum. Celui-ci peut croître selon qu'il est tiré par la croissance – et dans ce cas, la hiérarchie des bas salaires n'est pas modifiée ou selon qu'il est poussé par la loi – et dans ce cas, tout laisse à craindre que la base de la pyramide des salaires sera aplatie. Or, on dispose de deux indicateurs intéressants pour mesurer ce phénomène : la proportion des salariés payés se situant au niveau du salaire minimum d'une part, le niveau relatif du salaire minimum par rapport au salaire médian de l'autre.

L'exemple du Royaume-Uni peut être intéressant. Globalement, en termes de SPA, le salaire minimum anglais (1128 €) n'est pas sensiblement différent du salaire minimum français (1202 €). Par contre, ce sont 15,6 % des salariés français qui sont concernés par le SMIC alors que la proportion n'est que de 1,4 % au Royaume-Uni (chiffres de 2004).

Cela signifie que la croissance économique a été telle dans ce pays que le niveau de salaire moyen a beaucoup progressé. Effectivement, le même niveau absolu de salaire minimum entre la France et l'Angleterre aboutit à ce résultat paradoxal que le SMIC français représente 62 % du salaire médian alors que le pourcentage équivalent n'est que de 42 % en Angleterre. Et le chiffre français est le record absolu de tous les chiffres européens. Le deuxième pays derrière la France est l'Irlande (avec une proportion de 56 %) tandis que, au Luxembourg, le ratio n'atteint que 49 % !

Tout le monde est d'accord avec la formule de Ségolène Royal pour qui "on peut être compétitif avec des salaires corrects pour les salariés" (ibid.) hormis que c'est la croissance qui fait les salaires et que les hauts salaires sont la contrepartie de niveaux de productivité élevés. D'autre part, et plus fondamentalement, son jugement sur le niveau du SMIC en France est doublement mal fondé : en termes horaires, la France détient quasiment le record d'Europe du SMIC ; en termes de répartition, la France est champion absolu du niveau relatif du SMIC.

Le point étant ce qu'il est, que chacun juge du cap… en se souvenant de ce qu'Alfred Sauvy rappelle, dans son analyse des relations entre le Front Populaire et la statistique alors naissante : "Il y a un gouvernail au navire, mais pas de vigie"[1]

Notes

[1] Histoire économique de la France entre les deux guerres, Paris, Economica, 1984, p. 240.