Les trois principaux candidats ne s'opposent pas sur tout : il semble y avoir consensus autour des pôles de compétitivité, érigés en nouveau modèle de développement économique des territoires. J'ai déjà dit dans un précédent billet posté sur Débat 2007.fr que si cette politique allait globalement dans le bon sens, elle souffrait de certaines limites importantes. J'ai notamment évoqué le biais du localisme : on prône le rapprochement sur un même territoire des acteurs de la formation, de la recherche et de l'entreprise, sans s'interroger véritablement sur les complémentarités existantes. Dans certains cas, elles existent, dans d'autres cas, on peut en douter… On pourrait prôner une autre stratégie de mise en place de réseaux d'innovation, avec un rôle essentiel dévolu à des structures d'interfaces, chargées de mettre en relation les entreprises d'un territoire avec les acteurs disposant de compétences complémentaires, où qu'ils soient localisés.

J'y reviens et je complète à la lumière d'un document de travail du CPER de Sharon Belenzon and Mark Schankerman (discussion paper n°6120, abonnement nécessaire), qui se focalisent sur les revenus liés à la vente de licences par des universitaires détenteurs de brevets. Les auteurs s'appuient sur les données d'une enquête auprès d'universités américaines sur la période 1995-1999. Ils s'interrogent notamment sur l'effet de l'existence d'objectifs de développement économique local sur les revenus générés par la vente des licences.

Résultat ? Les universités qui incluent des objectifs forts de développement local génèrent 30% de revenus en moins par licence. L'existence de ces objectifs locaux n'influe pas sur le nombre total de start-up, mais conduit à l'émergence d'un plus grand nombre de start-up locales.

Il semble donc qu'en prônant le rapprochement des acteurs situés sur un même territoire, on réduise les performances globales tout en augmentant certaines performances locales (augmentation du nombre de start-up locales). Comme les collectivités ne font qu'une évaluation locale des dispositifs qu'ils mettent en place - les rares fois où ils font de l'évaluation - elles seront satisfaites. A l'inverse, si les politiques voient se développer des relations non locales, ils n'aiment pas : certains élus poitevins, par exemple, s'inquiétaient récemment dans la presse du fait que 10% seulement des projets soutenus par le pôle de compétitivité MTA de Poitou-Charentes soient des projets locaux.

Une façon de comprendre une partie du problème consiste à partir de ce petit exercice de statistique : supposons que dans une région A il existe n acteurs, et dans une région B, m acteurs.

Première hypothèse, on "autorise" la mise en relation des acteurs mais seulement au sein d'une même région. Dans ce cas, le nombre de relations potentielles au sein de la région A est égal à n*(n-1)/2. Par exemple, pour 3 acteurs, on a 3 relations possibles = {(1,2) ; (1,3) ; (2,3)}. Pour 10 acteurs, 45 relations potentielles, etc… Pour la région B, m*(m-1)/2 relations potentielles. Le nombre total de relations pour les régions A et B est de :

K1 = n*(n-1)/2 + m*(m-1)/2

Supposons maintenant qu'on autorise la mise en relation de tous les acteurs, peu importe leur localisation. Le nombre de relations potentielles est alors de :

K2 = (m+n)(m+n-1)/2

On montre facilement que K2-K1 = mn : en "forçant" la mise en relation locale, on se prive de mn relations potentielles.

Il s'agit bien sûr de relations potentielles. La mise en place de structures d'interface peut être un bon objectif de politique économique, si elle permet d'accroître le nombre de relations effectives, qui sont essentielles à l'innovation et donc à la croissance, dès lors qu'on reconnaît le rôle de l'apprentissage par interaction (le interactive learning cher à un économiste comme Lundvall). Ces structures d'interface ont pour mission de réduire les coûts de la mise en relation, autrement dit une forme de coûts de transaction. En revanche, confier à ces structures la mission de développer des relations locales est manifestement une erreur.