Rexecode m'a précédé sur ce thème, mais Rexecode est un institut patronal et ne dispose peut-être pas de ma légendaire indépendance de jugement.

(NB: Pour les initiés, il s'agit plus d'autosélection - peu de gauchistes y travaillent (encore qu'un trostkyste bien entraîné puisse aller très loin dans l'entrisme, comme on sait) - que d'aléa moral (des distorsions voulues de la réalité). Mais truth is rarely pure and never simple, comme disait Algernon, sans quoi il n'y aurait pas de problème d'aléa moral justement. Si ce paragraphe vous mystifie, n'hésitez plus et offrez-vous un bon manuel)

Rexecode s'intéresse plus globalement à l'impact économique des programmes des trois candidats majeurs - tout en annonçant que "les mesures étudiées ici ne concernent que les mesures concernant le travail" dans un premier volet (j'ai eu accès au second ce matin, au premier ce soir, un bug je suppose).

Commençons par Bayrou, par ordre alphabétique comme le fait Rexecode. Son site est bizarrement fichu : la page "Propositions" affiche plusieurs dizaines de rubriques apparemment non hiérarchisées, "emploi" le disputant à "bombes à sous-munitions". Mais peu importe.

Une première chose qui m'agace l'oeil est le rappel obligatoire de la mantra "rien ne justifie que l’ensemble du financement de la protection sociale repose sur le travail, sur l’emploi". D'une part, ce n'est pas le cas (la CSG affecte certains revenus du capital) ; d'autre part, je suis un peu fatigué de le rappeler, mais le modèle fiscal de base rejette l'imposition du capital en ce qu'elle taxe deux fois l'épargne... on peut facilement exhiber des exceptions, mais encore faut-il être conscient qu'il y a une règle.

Ceci est peut-être un péché véniel : la création d'une cotisation à la valeur ajoutée est ressortie tous les trois ou quatre ans et enterrée après un rapport qui explique que 1) économiquement, c'est une mauvaise idée 2) elle impliquerait des transferts entre entreprises qui mettraient la France dans la rue, salariés comme employeurs.

L'essentiel est dans les mesures d'allégement des charges sociales, la meilleure idée qu'on ait eu en France pour lutter contre le chômage des peu qualifiés. Bayrou a une bonne idée et une moins bonne. La bonne idée est de rendre les allégements plus efficaces en les concentrant sur les moins qualifiés. De fait, c'était le cas jusqu'à à la fin des années 90. Mais la couverture s'est beaucoup élargie aujourd'hui, de peur d'une "trappe à bas salaires" qu'aucune étude n'a réussi à mettre en évidence à ma connaissance. Le résultat, c'est qu'on subventionne des emplois dans une zone où le taux de chômage est faible. C'est effectivement une utilisation dispendieuse des fonds publics. Rexecode nous dit que cela détruira 230 000 emplois, mais je n'y crois pas une seconde. Il semble que cette prévision s'appuie sur un modèle macroéconométrique, ce qui n'est pas du tout adapté sur ce sujet.

Plus "gadget", et peut-être nuisible, l'exonération des charges sociales sur deux emplois. Je suppose que les micro-entreprises vont proliférer en France... effet d'aubaine aidant. En général, il est trop facile de manipuler ce genre de mesure-choc. Elle est parfois présentée comme une expérience temporaire visant à démontrer les vertus des exonérations. Pourquoi pas ? Mais il est toujours difficile d'extrapoler au vu d'expériences temporaires, dans ce cas en particulier. Je doute que les sceptiques puissent devenir des convaincus par ce biais.

L'autre point important à mon sens est la réforme du contrat de travail. Je me fatigue à chercher dans ce site ****, mais Bayrou avait clairement énoncé les choses au moment de la tragicomédie du CPE : "nous croyons donc qu’il faut une nouvelle génération de contrats de travail, unifiant et simplifiant le maquis actuel, un CDI à droits progressifs, avec quatre éléments constitutifs, que la période d’essai soit raisonnable et clairement limitée, par exemple à six mois, que la rupture du contrat soit soumise à obligation de motivation, donc susceptible de recour - les conditions économiques étant reconnues comme une cause réelle et sérieuse comme vient de le dire la chambre sociale de la cour de cassation - que le droit à indemnité se renforce au fil du temps, que le droit à formation soit pris en compte."

Sur ce point, his heart is in the right place. The devil is in the details, of course... passer de l'intention à la pratique en ce domaine est extrêmement difficile, pour Bayrou comme pour Sarkozy - Royal ne semble pas tentée d'essayer.

Royal, maintenant. Augmentation du Smic, extension des 35 heures aux PME, emplois tremplins (on reprend le grand succès des emplois-jeunes et on recommence)... que des recettes gagnantes, on le voit. C'est vraiment déprimant. Je voudrais bien avoir l'air de maintenir l'équilibre, mais c'est trop dur. Rexecode estime que l'augmentation du Smic (au-delà des ajustements légaux) coûtera 50 000 emplois - cela me semble plutôt dans le bas de la fourchette. Surnage la proposition de conditionner les cotisations sociales des entreprises à leur bilan en matière d'emploi, qui a des fondements sérieux mais dont j'ai du mal à attendre des effets importants.

On peut, si on est optimiste, espérer que la victoire (hypothétiquement) acquise, Royal nommerait DSK (par exemple) premier ministre et qu'on oublierait ces idées destinées à flatter les militants. Avec encore un peu plus d'optimisme, ce tournant doctrinal se situerait entre les deux tours (si, etc.). L'ennui, évidemment, c'est que Royal porte la révolte des militants de base contre les éléphants du PS, et qu'elle n'a guère d'autre soutien. Si elle rejoint les éléphants, il ne lui restera plus grand chose. Je suis donc plus pessimiste sur ce point.

On peut aussi prendre la réunion des discours des différents dirigeants du PS et faire son marché dedans ; je suppose que je finirais par y trouver de quoi me satisfaire. Là encore, il me faudrait énormément d'optimisme pour espérer que le PS au pouvoir adopterait "mon" programme socialiste.

Ce dernier point s'applique aussi à Sarkozy, en un mode un peu mineur. Ses écarts sur "l'immigration et l'identité nationale" (quelle mouche l'a piqué ?) occupent plus le terrain en ce moment, mais il a un programme économique. D'abord, la détaxation des heures supplémentaires. Elle va très loin, puisque selon Rexecode le coût de l'heure supplémentaire pour l'employeur passerait assez nettement en-dessous de celui de l'heure "normale". Rexecode évalue ses effets à +70 000 emplois, sur la base d'un calcul assez curieux qui impute implicitement le chômage à une offre de travail insuffisante. Et après... plus rien ? Encore un bug, je suppose. Ce n'est pas tout à fait exact, mais le reste rappelle les mesures déjà entreprises (ou abandonnées) depuis 2002 : suivi du retour à l'emploi, et création d'un nouveau contrat du travail. Dans les deux cas, ce sont des directions utiles et importantes ; je l'ai dit plus haut à propos de Bayrou. Mais c'est plus la forme que le fond qui me gêne, au vu des points que Sarkozy a choisi d'accentuer dans ses discours. Il donne l'impression en ce moment que dynamiser la croissance et redonner confiance aux entrepreneurs" suffira à nous démouiser. Je pense que c'est insuffisant. En attendant, il passe plus du temps à s'engager dans des voies (fiscales ou politiciennes) que je n'approuve pas - si cela intéresse quelqu'un. Peut-être estime-t-il qu'il a déjà "fait la différence" sur le plan de l'emploi.

Curieusement, et malgré ce qui a été dit sur le flou du programme Bayrou, il me semble gagner ce comparatif. Royal n'est pas floue...malheureusement. Et d'autres jeux semblent plus intéresser Sarkozy , à ce stade tout au moins.