Quelques jours avant le 25 mars, où la morosité qui entourait la célébration du cinquantième anniversaire du traité de Rome nous rappelait que l'Europe des projets marque le pas, Galileo a illustré la spirale de l'échec qui semble, après Airbus, devenir le sort commun des initiatives industrielles de l'Union européenne.

Galileo représentait pourtant l'espoir de voir émerger à court terme une alternative dans le domaine de la radionavigation par satellite, face à l'unique système existant, le GPS américain. Doté d'une précision supérieure au GPS et indépendant des autorités militaires américaines (qui peuvent décider à tout instant de restreindre les informations transmises pour des questions de sécurité), Galileo est un projet à usage civil, stratégique pour l'autonomie européenne, avec 150 000 emplois à la clé. Issu d'un partenariat public-privé à l'échelle européenne inédit dans le domaine spatial, Galileo se compose d'une constellation de 30 satellites dans le développement desquels l'Agence Spatiale Européenne (17 Etats) et la Commission ont investi 1,5 milliards d'euros. Au retard actuel du développement s'ajoutent à présent les laborieuses tractations pour organiser l'exploitation des satellites. A cet effet, un consortium d'entreprises privées a été désigné en 2005, comprenant huit entreprises européennes : EADS, Alcatel, Thales, Finmeccanica (Italie), Hispasat, Aena (Espagne), Inmarsat (Grande-Bretagne), TeleOp (Allemagne). La crise actuelle peut se résumer en trois points principaux :

1. Blocage financier : les institutions européennes tardent à débloquer les fonds prévus pour le lancement de la phase d'exploitation et le consortium hésite à s'engager plus avant sans garantie publique, compte tenu de l'incertitude quant aux risques financiers réels.

2. Gouvernance industrielle déficiente : assez naturellement, les poids lourds du consortium cherchent à le dominer, aucun chef de file n'ayant été désigné au départ. Jusqu'au 20 mars 2007, aucune entité juridique n'existait pour permettre à la Commission de signer un contrat de concession. Après l'ultimatum lancé par la Commission, les industriels ont jusqu'à début mai pour s'accorder sur le nom du dirigeant de la structure.

3. Crise politique : c'est évidemment le nœud du problème. Chaque Etat, directement ou par l'intermédiaire des sociétés membres du consortium, cherche à tirer le maximum de retombées industrielles de Galileo. Madrid réclame depuis des mois l'installation d'un centre de contrôle en Espagne, après le succès de demandes allemandes et italiennes similaires. Auparavant, l'Allemagne avait poussé la Commission à se lier les mains en regroupant dans un même consortium deux offres concurrentes, empêchant de facto l'UE de se tourner vers une solution industrielle alternative pour sortir du blocage actuel. La France et la Grande-Bretagne ne sont pas en reste dans la course au donnant-donnant.

Le résultat est sans appel : initialement prévu pour 2010, le projet sera opérationnel vers 2012-2013. Comme une démangeaison irrépressible, la renationalisation des politiques industrielles infecte à nouveau une initiative européenne majeure. Véritable symptôme de la crise politique que traverse l'UE depuis le double échec référendaire de 2005, Galileo peut aussi devenir l'occasion du sursaut. N'ayant pas la prétention de m'attaquer aux mécanismes industriels, administratifs et financiers à l'origine de ce désastre, je n'en aborderai qu'un seul, qui peut néanmoins suffire à expliquer tous les autres : l'absence de véritable leadership politique européen.

S'il est évident que la capacité de l'Europe à produire des résultats dépend de l'amélioration de ses procédures décisionnelles, les projets industriels communs de l'envergure de Galileo devraient être le miroir de la volonté des 27 de progresser ensemble. On peut même penser avec Sylvie Goulard (Le Coq et la Perle, Cinquante ans d'Europe, Seuil) qu'il est urgent de retrouver l'esprit communautaire qui animait les pères fondateurs lors de la création de la CECA. Comment caractériser la méthode communautaire invoquée par les plus convaincus des Européens qui, comme Jacques Delors dans un récent discours devant le Sénat belge, plaident pour un "retour aux sources" ? Avant tout par la primauté de l'intérêt général sur la préservation des intérêts particuliers de chaque Etat. Simple à évoquer, difficile à mettre en œuvre, l'approche communautaire est l'essence même de l'idée européenne, à des années-lumière du marchandage intergouvernemental où chaque Etat ne s'intéresse qu'à la défense de ses avantages. La condition sine qua non pour que cela fonctionne dans une Europe élargie à 27 Etats membres passe par l'abandon de la règle de l'unanimité qui bloque toute décision, véritable "tragédie" pour l'Europe de l'aveu même de Romano Prodi (Le Monde, 23 mars 2007). Sur le débat unanimité / majorité, Sylvie Goulard va plus loin : "le refus de passer à la majorité trahit en réalité, le plus souvent, un désaccord de fond entre les partenaires : l'Union européenne à 27 n'a pas suffisamment clarifié la nature de l'affectio societatis qui lie ses membres". Il n'est plus là question de résistance face à la prétendue menace "d'abandon" de souveraineté, mais bien de l'essence même du projet communautaire. Qui parmi les dirigeants politiques européens est prêt, devant ses citoyens, à revendiquer à la fois les vertus de l'intégration et à en assumer les contraintes ?

Cinquante ans après le traité de Rome, l'Europe est plus que jamais une idée neuve, dont l'accomplissement demande un effort permanent. Les cyniques verront là une utopie, mais le réalisme impose de reconnaître que l'audace créatrice des pères de l'Europe est une vertu dont nous payons tous les jours la cruelle absence.