Par Isabelle Lescent-Giles[1]

Jusqu'à présent, l'élection présidentielle française a été superbement ignorée par la presse américaine, à l'exception de quelques photos de Ségolène Royal en tailleur rouge sous le titre "Une Hillary à la française", et de quelques entrefilets lors du passage de Nicolas Sarkozy à New York. Sur le fond, rien. L'Amérique moyenne ne s'intéresse aucunement à la politique de la vieille Europe, et les élites des deux côtes sont trop occupées à suivre les duels Clinton / Obama et McCain / Giuliani pour prêter attention à une campagne française qui n'apporte pas le lot de débats passionnés et de bagarres de rues que les Américains attendent d'une France qui se respecte. Pourquoi s'intéresser à une pâle copie à budget limité quand on a devant soi "the real thing", avec des stars dignes de ce nom, Hillary "the survivor" et Rudy le héros du 11 septembre ?

Mais à quelques semaines du premier tour, le New York Times a jugé enfin opportun, le 23 mars, de nous consacrer un article entier sous le titre affriolant "''No Sex, Please, We're French''". Les premières lignes pointent vers une analyse classique célébrant la mort de l'exception française et l'arrivée d'une campagne à l'américaine enlevée avec un certain talent par deux candidats modernes auxquels les Américains peuvent enfin s'identifier. Les New Yorkais se reconnaissent dans cette bataille inédite entre une Hillary française surpassant enfin son époux et le cowboy Reagan secouant les élites traditionnelles. Mais au fait, de quel cowboy parle-t-on ? Stephen Clarke aime jouer avec son lecteur. Il sait provoquer un sourire grivois de son banquier de Wall Street et un soupir agacé de son avocate de Park Avenue par ses allusions à la vie privée des couples Sarkozy et Royal / Hollande. Mais dès la ligne suivante, il délivre le coup de grâce : au fond, les Français préfèrent de loin le "tractor set" à la "jet set", Bayrou à Sarkozy.

Le Français, nous apprend-il avec jubilation, attend de ses candidats qu'ils "embrassent les vaches" plutôt que les bébés Bonpoint. Même les Parisiens les plus endurcis attendent d'un président qu'il représente la "vraie France", celle des fermiers. D'où le succès "stupéfiant" dans une campagne à l'américaine du candidat Bayrou, plus "plausible" avec une vache et une fourche que l'élégante Mme Royal ou l'élu de Neuilly. Le New York Times, avec une confiance toute américaine dans les sondages, se délecte du retour de l'exception française : il faut être né dans la patrie de Rousseau pour préférer (sic) "une ligne interminable de Dick Cheney vieux et chauves", dans ses variantes Giscard d'Estaing, Mitterrand et Chirac, au "glamour clintonesque" de Ségo / Sarko. M. Bayrou est marginalement plus jeune et mieux loti en matière de pilosité que ses prédécesseurs dans les campagnes présidentielles, mais lui aussi rassure et ancre la France dans son terroir, célébrant un âge d'or où le français était la langue diplomatique et où le vin pétillant venait de Champagne. Le New York Times y voit le choix du "fromage de terroir au détriment de la réforme du déficit budgétaire", la victoire du "prozac" sur les "amphétamines". Il s'attriste que la patrie des sans-culottes descende dans la rue pour défendre le statu quo et dédaigne la salutaire Révolution. Clairement, les Américains préfèrent les Français des barricades à ceux de la poule-au-pot.

Grâce à M. Bayrou, les Français de New York se voient désormais affublés du joli sobriquet de "cow kissers". Mais ils n'ont pas dit leur dernier mot. Après tout, la Révolution reaganienne a été précédée de l'ère Carter. Un fermier photogénique et rassurant, dites-vous ? Peut-être est-ce la vraie leçon de l'exemple américain. La Révolution reaganienne n'a été possible que parce que l'Amérique avait besoin d'un leader fort en période de crise internationale. L'Iran a été le catalyseur dont l'Amérique avait besoin pour troquer l'image du père de famille contre celle du héros sans peur. Dommage pour M. Sarkozy que les Iraniens aient choisi d'arrêter un navire de la flotte britannique cette semaine. Le Charles de Gaulle aurait mieux fait son affaire !

Notes

[1] Isabelle Lescent-Giles est maître de conférences en histoire économique à Paris IV ; ancien membre de l'Institut Universitaire de France, elle est spécialiste du déclin et de la renaissance de l'économie britannique au XXème siècle.