La question de la recherche et de l'innovation est très peu présente dans le débat politique actuel. Si l'on regarde les programmes des différents candidats, on ne voit réellement rien de révolutionnaire, quand ce ne sont pas les incantations habituelles : "Plus d'argent, plus de postes". Il semble bien que la recherche et l'innovation ne sont pas le problème principal en France, et qu'elles arrivent en tout cas bien après des choses considérées comme plus importantes, comme le chômage, les retraites, etc. C'est tout à fait juste à court terme, et peut-être même à moyen terme. Mais à long terme, c'est une erreur considérable. La France ne produira pas de richesses grâce à ses bras : il est peu probable que dans les cinquante prochaines années, nous arrivions à concurrencer la Chine, l'Inde, ou d'autres pays émergents dans ce domaine. Nous n'avons pas non plus de pétrole, ni de richesses à profusion dans notre sol. Alors ? Alors la seule création de richesse possible à long terme proviendra de notre capacité à innover, à trouver de nouvelles solutions, de nouvelles idées, de nouvelles connaissances fondamentales, et à être capable de les transformer en de nouveaux produits, de nouveaux services. Et seule cette richesse rendra pertinentes nos réflexions sur notre modèle social, à conserver ou à modifier, sur nos retraites, sur la manière de créer de l'emploi, etc. Si nous ne savons pas produire cette richesse, toutes ces questions seront vaines et la France deviendra simplement un joli pays pauvre à visiter en vacances. Or, si la situation ne change pas radicalement, il n'est pas certain du tout – c'est un euphémisme – que nous soyons capables de rester dans le peloton de tête en terme de recherche et d'innovation. Par exemple, il est assez affolant de constater que les emplois qu'Alcatel-Lucent envisage de supprimer en France sont des emplois de chercheurs. C'est un assez mauvais signe.

Ainsi, malgré des améliorations notables durant les dernières années (on peut citer l'Agence nationale de la recherche, les pôles de compétitivité, la loi sur l'innovation ou encore l'Institut universitaire de France), notre système de recherche et d'innovation est en train d'aller dans le mur. Et pas par manque de crédits, comme il est si facile et si habituel de le penser. Dans la situation actuelle, rajouter de l'argent et des postes ne servirait pas à grand chose, ou en tout cas aurait des effets dérisoires par rapport à ce que cela coûterait. C'est un petit peu comme penser qu'on pourrait soigner un grand malade simplement en l'emmenant déjeuner chez Paul Bocuse. C'est très agréable (je suis Lyonnais, je sais de quoi je parle…) mais ça coûte cher et ça n'aide pas à guérir !

Je m'explique. La recherche française aujourd'hui et son transfert vers le monde économique souffrent de maux bien plus profonds que le manque de moyens. En voici deux – ce ne sont pas les seuls – sur lesquels il est urgent que les citoyens ouvrent les yeux et que les politiques prennent position.

Tout d'abord, le statut des chercheurs publics et des enseignants-chercheurs n'est absolument plus adapté aux contraintes du monde d'aujourd'hui. Alors que dans de très nombreux domaines la recherche doit être très réactive, s'adapter à des questions nouvelles bousculant les barrières disciplinaires traditionnelles, les chercheurs publics deviennent fonctionnaires très tôt dans leur carrière, ne sont pas réellement évalués (et les évaluations quand il y en a n'ont aucune conséquence) et peuvent à tout moment arrêter de faire de la recherche ou simplement persévérer dans des voies éculées et stériles. Tout cela conduit souvent au conservatisme et à l'immobilisme, et a de surcroît un coût considérable pour le contribuable. Un rapide calcul qui supposerait que 20 % des enseignants chercheurs ne font plus réellement de recherche et que c'est aussi le cas de 10 % des chercheurs des organismes (ce qui est certainement sous-évalué si l'on inclut ceux qui n'en font que de manière cosmétique) aboutit au résultat que presque un demi milliard d'euros est dépensé en pure perte à leur payer un salaire pour un travail qu'ils ne font pas. Pour donner une idée, cela représente près des deux tiers du budget total de l'Agence nationale de la recherche. Le fait que ces personnes continuent à occuper des emplois empêche par ailleurs de recruter à leur place des jeunes qui pourraient être très motivés et très actifs.

On pourrait argumenter en disant que cette très grande sécurité de l'emploi est un facteur nécessaire à la sérénité dont a besoin la recherche. Mais en quoi une évaluation qui aurait simplement pour but de savoir si les chercheurs font réellement ce pour quoi ils sont payés, qui évaluerait s'ils sont réellement au meilleur niveau international, si leur recherche est réellement pertinente et qui, si la réponse est négative, conduirait à réorienter leur carrière ou à se séparer d'eux, serait-elle un frein à la très bonne recherche, fondamentale comme appliquée ? Si le statut de fonctionnaire était si précieux pour faire de la recherche de haut niveau dans de bonnes conditions, on verrait une fuite des cerveaux des autres pays développés vers la France : les chercheurs étrangers devraient se ruer pour profiter de notre système si formidable. Et ce système devrait donner des résultats exceptionnels : on devrait avoir en France beaucoup de prix Nobel, par exemple. Or, c'est loin d'être le cas. La fuite des cerveaux est plutôt en direction des Etats-Unis, où l'on trouve la plus grande concentration de prix Nobel. Et les Etats-Unis ont en terme de statut des chercheurs un système qui est exactement l'inverse du nôtre. Par ailleurs, ils peuvent de ce fait effectivement investir plus que nous dans la recherche parce que ce n'est pas chez eux un puits sans fond et sans aucun retour pour la société. Ils peuvent aussi payer davantage les chercheurs en liant leur salaire à leurs compétences ou à leurs résultats, ce qui est impensable en France.

Bien sûr, j'exagère un peu, et la recherche française actuelle produit aussi certains résultats excellents. Mais je veux seulement dire que structurellement, tout est présent pour freiner cela (on pourrait aussi parler du recrutement des chercheurs au CNRS qui est principalement fait par des représentants syndicaux élus – est-ce vraiment le meilleur moyen de choisir les cerveaux de demain ? – et sur lequel les directeurs des laboratoires d'accueil n'ont rien à dire). On peut même se demander comment on peut imaginer avec un tel système pouvoir être compétitifs face aux Chinois ou aux Indiens. A moins de les supposer moins intelligents que nous, s'ils travaillent plus que nous et sont mieux organisés, ils réussiront bien mieux !

Le second mal dont nous souffrons dans ce domaine concerne les entreprises. Il est de notoriété publique que les liens entre la recherche académique et le monde de l'entreprise ne sont ni ce qu'ils devraient être, ni ce qu'il sont ailleurs dans le monde. La faute est partagée, beaucoup de chercheurs académiques pensant qu'il est moins noble de faire des recherches appliquées que fondamentales (ils n'ont d'ailleurs en général aucune idée de ce qu'est la recherche appliquée et encore moins une entreprise) et beaucoup de responsables d'entreprise ayant une ignorance totale de ce qu'est la recherche et de ce qu'est un chercheur. Cela se traduit par un constat qui sera dramatique à long terme : la France est l'un des pays développés qui a le plus faible taux de titulaires d'un doctorat parmi les cadres en général et les cadres dirigeants en particulier. Pourquoi ? En grande partie à cause des grandes écoles, et en particulier des grandes écoles d'ingénieurs qui ne forment que très peu de docteurs. Dans un sens, elles ont raison, puisque les entreprises ne les embauchent pas, ou les paient moins bien que des ingénieurs non docteurs. Mais dans un autre, c'est un cercle vicieux, puisque les entreprises n'ayant dans leurs rangs que très peu de docteurs, elles n'ont pas tendance à en recruter. Il faut pourtant comprendre que cette situation est catastrophique. De plus en plus, la capacité à créer, à innover, à trouver des solutions originales, à prendre du recul, sera importante dans une société devenue extrêmement concurrentielle et mobile. Or, si les ingénieurs français sont formés à la résolution de problèmes à partir de méthodes connues, les docteurs sont justement formés à cette créativité si fondamentale. C'est même leur spécificité. Les grandes entreprises françaises vivent encore dans le mythe des grands programmes comme le nucléaire ou l'aérospatial qui avaient en effet besoin d'un petit nombre de chercheurs relayés par des cohortes d'ingénieurs. Cela n'est plus la situation aujourd'hui et nos entreprises mourront, tout simplement, si elles ne sont pas capables de s'adapter à la nouvelle donne face à des concurrentes qui elles, l'ont déjà fait.

Dans les deux exemples que je viens de prendre (et qui sont loin de couvrir le spectre entier des problèmes de la recherche et de l'innovation), les freins au changement sont essentiellement d'ordre culturel. Or on ne change pas – sauf peut-être à la marge – la culture des gens en place. Cependant, dans les dix années à venir, près de la moitié du personnel de la recherche va être remplacé par les départs à la retraite, ainsi que beaucoup des cadres dirigeants des entreprises. Il faut donc agir dès aujourd'hui en direction des jeunes générations – pour les questions dont je parle, il s'agit des femmes et des hommes qui ont actuellement entre 20 et 30 ans – pour briser les tabous, les faire réfléchir sur le statut des chercheurs, sur leur rôle dans la société et dans les entreprises, sur l'importance du doctorat, pour aussi mettre les entreprises en contact avec les docteurs. Dans dix ans, ces jeunes commenceront à être aux commandes. Alors, les réformes de fond, absolument nécessaires pour la survie même de notre société, pourront être mises en place. Mais il faut poser le diagnostic dès aujourd'hui et commencer à travailler dans ce sens. Il n'est malheureusement pas certain que les politiques en aient conscience.[1]

Notes

[1] Ce billet reprend partiellement certaines idées exprimées et développées dans le chapitre « La recherche : passeport pour le XXIème siècle », par Jean-Claude Lehmann et Michel Morvan, dans l'ouvrage C'est possible ! Voici comment… coordonné par Michel Pébereau et Bernard Spitz, aux éditions Robert Laffont. Il n'engage évidemment que son auteur.