L'élargissement est devenu un bouc-émissaire bien commode, pour au fond mieux masquer les désaccords de fond qui ont occupé le devant de la pièce tragi-comique incarnée par les Conseils Européens des dix dernières années. Malgré ses succès indiscutables, au premier rang desquels l'extension du périmètre de paix et de prospérité sur notre continent, l'affaiblissement de l'Europe lui est assez largement imputé. Comme si notre faible croissance et notre problème de compétitivité devaient y trouver sa justification première. Comme si les difficultés rencontrées par Galileo ou EADS/Airbus étaient générées par des Slovènes ou des Polonais !

Assumer l'élargissement tel qu'il a été conduit

On peut discourir à l'infini sur le fait qu'il fallait approfondir avant d'élargir ou élargir aussi vite et aussi massivement. On peut regretter en boucle que la vision française de l'Europe ne s'en est trouvée que davantage affaiblie contre la vision anglaise.

Il y a à l'évidence une part de vérité dans tout cela. Mais soyons pragmatiques. Quel que soit son point de vue, ce qui est fait est aujourd'hui irréversible et il n'y aucun intérêt objectif à le déplorer en permanence et à ne pas l'assumer.

Au contraire, il faut y faire face et nous avons plusieurs opportunités à saisir. D'abord, et l'élection présidentielle le montre, nous vivons un changement de génération politique ; celle qui arrive au pouvoir n'a vécu aucune des guerres et a même pu s'enthousiasmer par la Chute du Mur en 1989 (Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy avaient alors 34 et 35 ans), et donc se réjouir des perspectives offertes par la réunification de notre continent. Ensuite, les entreprises françaises y ont connu un développement très soutenu, et ce y compris dans des pays avec lesquels il existait des tensions politiques importantes comme la Pologne. J'ajouterai enfin que Nicolas Sarkozy, s'il était élu, a dans son histoire personnelle, comme Angela Merkel, une raison de plus de s'impliquer dans cette réconciliation historique.

Enfin, assumer le périmètre de l'Europe tel qu'il est ne veut pas dire qu'on souhaite automatiquement l'adhésion de tout pays qui se présenterait. Dans l'esprit des populations, il faut donc dissocier nettement les élargissements déjà conduits et ceux qui sont à venir.

Reconstruire un lien fort avec les Nouveaux Etats-Membres (NEM)

Force est de constater que ces dernières années, la France n'a pas démontré son amour pour les NEM, entre le mythe du plombier polonais et la très malheureuse injonction de 2003 de la part de notre Président lors de la crise irakienne.

Le futur Président français a là une tâche considérable de reconquête de cet espace, qui constitue une action nécessaire et complémentaire à la relance du couple franco-allemand. Il pourrait s'impliquer par exemple au travers de quelques actions comme :

  • Être le premier pédagogue de l'élargissement à 27 en le revendiquant comme étant un véritable succès, une étape majeure et positive de la construction de notre histoire européenne, équivalent en ce sens à la signature de Traité de Rome ou à la création de l'Euro : ce point n'a pu être validé lors du dernier sommet de Berlin, mais rien n'empêche la France de le considérer comme tel.
  • Faire des douze mois qui séparent la Présidence allemande (la dernière avant 2020…) et la Présidence française en Juillet 2008 (la dernière avant 2022 …) un espace de réconciliation unique en créant une opération spéciale "Un Mois, Un Nouvel Etat-Membre", car aujourd'hui, dans notre population mais aussi au sein même de nos élites, nous souffrons d'un manque de connaissance réciproque qu'il est impératif de combler. La France pourrait arriver ainsi mieux préparée à la conduite de sa Présidence européenne.
  • Ne pas attendre 2011 pour libérer la circulation des travailleurs avec les NEM ; un Ministère de l'Immigration pourrait aussi servir à cela et nous avons aujourd'hui 500.000 offres d'emploi officiellement non pourvues. Pourquoi ne pas envoyer un signal positif à ces populations, bien souvent très qualifiées sur des domaines où nous manquons de volontaires (e.g. BTP, informatique) ?
  • Créer des espaces d'accueil privilégiés pour les étudiants issus des NEM : comment regretter la perte d'influence du français dans les technostructures européennes et en même temps ne pas consacrer des moyens financiers importants pour développer la francophilie de ces jeunes européens ? On pourrait à l'inverse créer au sein du service civique proposé par nos candidats une filière européenne dédiée à ces pays et créer éventuellement la base d'un service civique européen.
  • Porter leur sécurité d'approvisionnement au rang de priorité politique majeure, que ce soit dans les négociations avec Gazprom ou dans l'assistance à la maîtrise et à l'exploitation de l'énergie électro-nucléaire

Conduire l'élargissement et l'approfondissement de la zone Euro

Jacques Attali expliquait dans son livre C'était François Mitterrand que la gouvernance européenne dans sa logique intergouvernementale était devenue très complexe voire impossible à partir de douze pays.

Nous allons faire face à un nouvel élargissement, celui de la zone Euro. En effet, initiée à 12 puis renforcée à 13 depuis le 1er Janvier de cette année avec la Slovénie, il y a à ce jour huit candidats officiels qui devraient rejoindre cette coopération renforcée d'ici à 2011 : Lituanie, Estonie, puis Chypre, Lettonie, Malte et enfin Slovaquie, République Tchèque et Hongrie.

Au total, quand le (premier) mandat de notre prochain Président sera achevé, la zone Euro comprendra probablement 20 ou 21 pays. Nous aurons donc largement dépassé le seuil fatidique des 12 et tout se passe comme si ce nouvel élargissement n'allait pas se produire.

Cette perspective rappelle pourtant de nombreuses similitudes frappantes :

  • De nombreux pays-candidats, parce que l'Euro est signe de prospérité.
  • Un exécutif fort, la BCE, qui exécute sa lettre de mission sans état d'âme.
  • Une instance intergouvernementale, l'Eurogroupe, à bout de souffle, affaiblie par des politiques économiques nationales divergentes

Face à la nécessité de conduire parallèlement un élargissement et un approfondissement, il est temps de réagir avant qu'on ne se dise dans cinq ans : l'Euro est en crise car nous avons élargi avant d'avoir approfondi…

Et cette fois-ci, on ne pourra pas dire qu'on ne savait pas…