Comme tous les sujets sensibles, le chômage fait souvent l'objet de discours moralisateurs. Deux figures du chômeur sont ainsi véhiculées : la victime et le fraudeur. La première a été poussée par l'actionnaire sur une sorte d'iter miserabilis, qui mène de l'emploi avec secrétaire et voiture de fonction aux valises en carton et autres toiles de tente. Le second est un opportuniste ; il fait de l'assistance une source de profit. En virtuose du plan social et de l'assurance chômage, il s'enrichit au rythme de ses évictions.

Les réactions à fleur de peau donnent rarement de bonnes analyses. De fait, la plupart des chômeurs ne finissent pas sur les berges du canal Saint-Martin. A l'inverse, rares sont ceux que le chômage contente. La vérité est qu'il est pour le plus grand nombre un passage difficile, au cours duquel il faut savoir garder la tête froide. Cet état d'esprit doit être également celui qui préside à des réflexions plus générales sur le sujet.

La première réflexion qui vient à l'esprit est que le chômage est inévitable. Des emplois disparaissent quand d'autres se créent. Dans une société en mouvement, demain n'est jamais comme hier. En outre, un contrat de travail aux conditions de rupture assouplies, comme cela a été suggéré (voir mon précédent billet), peut avoir pour effet d'accroître les rotations.

En l'état de ce constat, la solution n'est donc pas d'interdire le chômage, puisque cela reviendrait à empêcher le mouvement, mais de lui trouver un régime (à peu près) satisfaisant. Deux idées simples pour en tracer les contours :
1.- Faire en sorte que les individus au chômage y restent le moins longtemps possible ; c'est souhaitable pour eux-mêmes, leur environnement et la collectivité ;
2.- Ne pas paupériser les chômeurs ; c'est une question de dignité, c'est aussi une question d'efficacité dès lors que l'estime de soi est un vecteur de reconquête.

Pour mettre convenablement en œuvre ces deux idées, il faut essayer de savoir quelle population celles-ci intéressent. En un mot, il faut sonder le terrain. La tâche n'est évidemment pas simple dès lors que la catégorie "chômeurs" manque de fait d'homogénéité. De manière sans doute un peu caricaturale, on peut cependant identifier deux populations : la première ne passe jamais la barre de la "fin de droits" et comprend des individus dont l'"employabilité" n'est pas menacée ; la seconde frôle cette barre ou l'enfonce régulièrement et se compose de personnes qui, de fait, cumulent les handicaps (principalement, l'absence totale de formation, soit un petit 40% des chômeurs). Des statistiques de l'OCDE révèlent par ailleurs qu'à peu près partout, le taux de retour à l'emploi grimpe en flèche lorsque le terme des allocations approche. Lorsque ces statistiques font l'objet d'un graphique, le résultat est assez saisissant : c'est à peu près comme si l'on avait planté les Grandes Jorasses au milieu de la Beauce. Ce dont on peut déduire que les "chômeurs employables" ont une propension naturelle à caler leur comportement sur les "opportunités" qu'offre le système d'indemnisation. Il n'y a là aucun jugement moral. Pour un économiste classique, c'est même un comportement rationnel.

Il faut cependant en tenir compte au moment de mettre en œuvre une politique du chômage. L'objectif doit être de faire en sorte que ceux qui peuvent aisément retravailler le fassent au plus vite. Pour y parvenir, il n'y a que deux solutions : la sanction ou l'incitation. Comme Michel Bon, je préfère la seconde. Dans cette perspective, une règle simple peut être proposée : imputer les indemnités de licenciement sur le bénéfice de l'assurance chômage. De la sorte, celle-ci ne prend le relais qu'une fois que les premières ne permettent plus de maintenir le revenu du salarié. Il n'y a pas d'appauvrissement du salarié puisque, par l'effet du chômage, celui-ci ne subit pas de baisse de revenus. Mais en même temps, il y a une forte incitation à retrouver vite un travail ; car c'est seulement en cette occurrence que les indemnités se cumulent avec le nouveau salaire. Ainsi l'"effet bénéfique" (les indemnités) du chômage ne se produit-il qu'en cas de retour à l'emploi.

On peut tabler qu'une telle mesure aurait pour effet de réduire substantiellement la masse des "chômeurs employables" ; une prévision optimiste conduirait à envisager une réduction de moitié. Les gains réalisés sur l'indemnisation du chômage seraient considérables. Une partie pourrait alors être réinvestie au bénéfice de ceux qui souffrent de déshérence professionnelle. Ces derniers seraient mieux aidés, profiteraient alors de formations adaptées, souvent onéreuses, et pourraient à leur tour espérer un retour à l'emploi. Plus simplement, l'argent irait enfin à ceux qui en ont le plus besoin.