Il y a près d'un an, dans le premier billet de cette série d'appels à candidature, j'avais proposé trois critères pour choisir la présidente ou le président de la République : son programme, sa capacité à mener des réformes et sa personnalité.

Le temps des synthèses est venu, en commençant par les programmes.

Même si l'on ne peut pas écarter l'hypothèse d'inédites et ultimes propositions de raser gratis, faisons le pari que nous en savons maintenant assez pour juger les programmes des trois candidats qui ont le plus de chances d'être élus. Faisons aussi provisoirement le pari que ces programmes pourraient être appliqués tels quels.

Reprenons un à un les grands thèmes qui ont émergé durant la campagne, en observant au passage que leur liste donnent une image de la situation de la France d'aujourd'hui : la fracture sociale, l'endettement public, l'immigration et l'identité nationale, la sécurité et l'état de droit.

La fracture sociale

J'en avais fait le sujet de mon tout premier papier de fond. Je continue de croire qu'il n'y a pas de question plus importante pour nous et, surtout, pour les générations futures.

J'avais distingué les Internationaux de France (ceux qui entreprennent, qui gagnent, qui créent des emplois, des champions que le gouvernement a tendance à prendre pour des moutons taillables et corvéables à merci et qui se demandent si l'herbe n'est pas plus verte dans d'autres enclos), la France centrale (celle qui est plus ou moins bien protégée par sa formation, ses diplômes, ses compétences, ses statuts, ses privilèges) et la Tierce France (celle qui est menacée, en voie de marginalisation ou marginalisée).

J'avais renvoyé dos à dos les positions émotionnelles de ceux qui vouent les Internationaux de France aux gémonies et les hypocrites déclarations de solidarité de la France centrale vis-à-vis de la Tierce France, qui sont d'autant plus vides de sens qu'on les finance en tondant les Internationaux de France ou en rackettant les générations futures. J'avais pris parti pour une politique qui n'exclurait aucune de ces trois France et, au contraire, les ferait collaborer.

La meilleure manière d'insérer la Tierce France dans la société, c'est de lui offrir la possibilité de travailler.

Il faut favoriser l'entreprise, seule véritable créatrice d'emplois dans une économie ouverte sur le monde – et l'entreprise ne tourne pas sans les entrepreneurs, sans les Internationaux de France. Il faut plus de formation pour tous les travailleurs : d'abord pour ceux qui n'ont pas d'emploi – des aides aux chômeurs liées systématiquement au suivi de programmes de formation – et puis pour tous ceux qui sont menacés de perdre leur emploi, même s'ils se croient à l'abri de leurs diplômes, de leurs compétences, de leur statuts et de leur privilèges ; la formation permanente est la réponse à la mondialisation. Il faut empêcher que le salaire minimum ne devienne une barrière qui s'oppose à l'entrée des demandeurs d'emploi sans formation sur le marché du travail. Il faut lever les obstacles de toutes sortes à la création d'emplois et en finir avec tout numerus clausus professionnel, qu'il soit imposé par les pharmaciens, les chauffeurs de taxi ou les syndicats de dockers en tous genres. Il faut plus de flexibilité en matière de licenciement, pour que les employeurs embauchent sans craindre de ne pouvoir débaucher quand ils seront sous la pression d'une conjoncture difficile.

Pris dans les pays libéraux comme chez les sociaux-démocrates, les exemples étrangers le montrent : pour favoriser durablement la création d'emplois, il faut un marché du travail efficient. Le coût humain du retour nécessaire aux lois du marché n'est pas négligeable. Avec des prélèvements obligatoires qui sont parmi les plus élevés au monde, la collectivité française a les moyens d'aider les individus à faire face. L'impôt et les cotisations sociales, y compris évidemment ceux qui sont prélevés sur les entreprises, doivent permettre de mutualiser les risques sociaux associés au retour à un marché du travail efficient et financer l'effort de formation nécessaire.

L'important, c'est de cesser de confondre l'économique et le social

Voyons où nous en sommes.

J'ai cru un temps que M. Bayrou proposait la bonne réponse aux défis posés par la fracture sociale.

Cet homme affiche le souci de réinsérer les banlieues, dont il est apparemment écouté et où il est apparemment bien accueilli. En affichant qu'il y a des marges de progrès qui ne coûtent pas d'argent, il recommande un effort de l'Etat et de la France centrale sur eux-mêmes. Aux Internationaux de France, il proposait initialement de passer de l'ISF à un impôt sur le patrimoine qui soit plus juste : un taux faible appliqué à tous les éléments du patrimoine, y compris les entreprises et les œuvres d'art.

Tout cela convergeait dans le bon sens, jusqu'à ce que M. Bayrou avoue avec candeur (dans Les Echos du 26 mars) qu'il avait reçu les marchands d'art, suivis de près par les chefs d'entreprise et qu'il avait entendu leurs doléances, pour avouer finalement : je ne préconise pas de changement de la base actuelle. Voilà au passage, en trois petites phrases, une illustration de ce que pourrait donner la méthode Bayrou dans ce qu'elle a de pire.

Même si elle n'est pas la bonne réponse aux défis de la fracture sociale à cause de la malléabilité de son champion, l'approche de M. Bayrou reste à mes yeux la moins mauvaise. C'est que sur ce sujet, M. Sarkozy et Mme Royal se trouvent malheureusement exactement là où on les attend.

M. Sarkozy a de bonnes paroles pour les classes pauvres à qui il offre de gagner plus en travaillant plus – mais ceci ne concerne pas, loin de là, toute la Tierce France et, en tous cas, pas celle qui est sans qualification ni emploi. Il a des paroles dures pour les classes dangereuses à qui il propose seulement de se soumettre à l'ordre.

Classes pauvres et classes dangereuses, comme on disait dans ma jeunesse, ne se recouvrent pas : les premières victimes de l'insécurité appartiennent en effet à cette partie de la Tierce France qui est contrainte d'habiter dans les mêmes cités que les jeunes révoltés. En même temps, c'est évidemment dans les classes pauvres que se recrutent les classes dangereuses.

Nous verrons si la tactique de M. Sarkozy, qui consiste à diviser la Tierce France et à opposer les Français les uns aux autres, est électoralement payante. Sur le long terme, pourtant, la tolérance zéro en matière de délinquance aurait plus de chance de succès si, au lieu de creuser le fossé, on offrait des perspectives d'avenir aux jeunes défavorisés sans en exclure aucun, et un peu de rêve à partager. Le programme de M. Sarkozy pourrait contribuer à réduire la fracture économique en créant des emplois, pas la fracture sociale et psychologique. Si les résultats économiques n'étaient pas au rendez-vous – et dans une économie ouverte sur le monde, ces résultats ne sont pas assurés en temps et heure sur le prochain quinquennat – on pourrait craindre que la politique sécuritaire conduise effectivement à exacerber la révolte et la violence.

Recentrage aidant, Mme Royal propose un décalque un peu incertain de l'autoritaire M. Sarkozy, en l'assortissant d'une politique économique qui me semble tantôt bien, tantôt moins bien inspirée.

Comme M. Bayrou et M. Sarkozy, Mme Royal veut le bien des banlieues. Comme M. Sarkozy, elle est pour l'ordre, un ordre qu'elle qualifie de juste dans une tentative de réhabilitation à laquelle elle est un peu seule à croire. En même temps, elle est handicapée par des idées économiques incertaines et contradictoires, ainsi que par sa méconnaissance de l'entreprise.

Ce que Mme Royal promet aux Internationaux de France en matière fiscale, mais aussi de reconnaissance, ne convaincra guère d'entrepreneurs expatriés de rentrer en France pour y créer des emplois et éventuellement payer un peu de TVA, et ne dissuadera guère les candidats au départ.

Aux travailleurs, Mme Royal propose plus de formation ; ça va dans le bon sens. Aux chercheurs, elle propose plus de crédits pour l'Université : ça va également dans le bon sens, même si les effets économiques ne s'en feraient vraisemblablement pas sentir sous son quinquennat.

Lorsqu'elle propose d'augmenter les impôts sur les Internationaux de France, lorsqu'elle refuse d'alléger les réglementations sociales qui pèsent sur les entreprises et lorsque, simultanément, elle parle d'encourager les investissements par des aides, Mme Royal nous engage dans une spirale absurde : "plus d'impôts, des contraintes, un plus grand besoin d'aides, plus d'impôts pour financer ces aides, etc.".

Avec la règle donnant-donnant qu'elle veut instaurer dans la gestion des aides aux entreprises, on ne sait trop si Mme Royal en est encore au néolibéralisme giscardien des années 70 ou si elle est convaincue des vertus de l'interventionnisme industriel mitterrandien – deux politiques dont on ne peut pas dire qu'elles aient eu plus de succès l'une que l'autre.

Au lieu de conditionner les aides aux entreprises, que Mme Royal les supprime donc purement et simplement ! Elle s'éviterait de créer des distorsions de concurrence. Le poids des charges publiques en serait allégé.

Démagogie électorale oblige, Mme Royal propose d'augmenter le SMIC. Elle critique M. Sarkozy quand il propose plus d'heures supplémentaires en remarquant, à juste titre, que la mesure ne profiterait qu'à ceux qui ont déjà un emploi. Mais à qui profiterait une hausse du SMIC, sinon à des gens qui ont également un emploi ? Chacun ses obligés, elle vise évidemment ses électeurs, ceux de la France centrale à qui elle fait la même promesse que M. Sarkozy – mais en mieux, puisqu'avec elle, il ne serait même pas nécessaire de travailler plus pour gagner plus !

Si elle voulait vraiment s'attaquer à la fracture sociale en fournissant des emplois à ceux qui n'en ont pas, Mme Royal écouterait les chefs d'entreprise, sans oublier tel prix Nobel d'économie : ils lui parleraient de l'impact de la hausse du coût du travail sur l'employabilité des personnes non qualifiées. Pour finir, et afin de sortir de l'impasse où elle se met avec des théories incertaines, Mme Royal propose sous le nom de Contrat Première Chance, la création d'emplois Potemkine financés par des fonds publics – et dont, malgré les hausses d'impôt annoncées, le poids retomberait évidemment sur les générations futures.

L'endettement et la fracture entre les générations

Sur ce chapitre, nul besoin de long développement. Michel Pébereau et l'Institut de l'entreprise ont réussi un exploit : ils ont imposé un peu de retenue à des candidats prêts à tout promettre pour être élu.

Ils ont rappelé que l'endettement était un geste égoïste, reportant la charge de dépenses actuelles sur les générations futures. Ils ont montré que l'endettement de la France avait atteint un niveau excessif qui en faisait une contrainte incontournable pour le futur chef de l'Etat.

Comment classer les candidats de ce point de vue ?

La palme de la modestie revient incontestablement à ce bon M. Bayrou, avec un coût de dépenses supplémentaires de quelques 25 milliards d'euros. C'est encore trop mais que dire des programmes de M. Sarkozy et de Mme Royal qui culminent dans la zone des cinquantièmes rugissants ? C'est pure démagogie.

L'immigration et l'identité nationale

Voilà des thèmes qui viennent de la droite extrême. Le problème, c'est qu'ils viennent également du tréfonds du pays et que le défaut de réponse des gouvernements modérés a contribué à faire du vote populaire un vote populiste.

La droite bien pensante, et les gauches, ont trop longtemps refusé le débat par réaction instinctive contre la droite extrême, crainte de faire lever des peurs irrationnelles, refus d'opposer les religions, les cultures et les civilisations, peur de réveiller la bête immonde, répugnance à l'égard de toute forme d'exclusion. Peut-être la raison pour laquelle ce blog n'a jamais abordé ces questions est-elle liée à cette pudeur. Ce qui est certain maintenant, c'est que le résultat n'a pas été celui qu'on attendait. L'application de la loi Queuille – je rappelle pour les jeunes lecteurs que M. Queuille, président du Conseil sous la Quatrième République déclarait volontiers : il n'est pas de problème qu'une absence de réponse ne finisse par résoudre… – l'application de la loi Queuille a laissé la gangrène se répandre.

Il y a trois questions posées par l'immigration : l'entrée des immigrés, leur retour éventuel sur le sol natal et leur insertion dans la société française. Puisqu'un des candidats accole celle de l'identité nationale aux questions liées à l'immigration, abordons-là ici également même s'il ne dit guère quelle politique il appliquerait dans ce domaine.

La droite extrême et populiste refuse l'entrée des étrangers, aimerait renvoyer les immigrés vers leur pays d'origine et offre à ceux qu'elle regrette de voir durablement installés en France soit un statut d'ilote – sans droit – soit une assimilation complète qui les conduirait à abdiquer toute identité. La gauche idéologique s'offusque de ces thèses. Elle leur oppose un corpus de règles auxquelles elle conférerait volontiers une valeur éthique supérieure et universelle, comparable à celle des droits de l'homme et donc taboue : liberté totale d'immigration (mais, attention, pas de droit à l'émigration pour les Français qui s'installent à Uccle ou à Gstaad, non, eux, ce sont des mauvais citoyens), mêmes droits pour tous les occupants du sol, un sol qui appartient à tous, et pas d'expulsion.

Ces principes ont assez largement inspiré la politique suivie en France à partir des années 70 – sans être aucunement reconnus à l'échelle de l'Humanité, n'en déplaise aux Trissotins du sixième arrondissement. Leur application, sans accompagnement par une politique d'intégration adaptée, a puissamment contribué à la montée des antagonismes.

Entre les craintes fantasmatiques du péril étranger et une idéologie d'autant plus généreuse que ses tenants ne sont pas responsables de son application et n'en supportent pas les conséquences, la solution ne peut être que politique, pragmatique, issue d'un compromis et aussi consensuelle que possible.

Quelle politique d'immigration ?

Il revient à M. Sarkozy le mérite d'avoir introduit le débat dans la droite modérée et, par contrecoup, d'avoir contraint la gauche modérée à se prononcer également. A l'occulter plus longtemps, on aurait encore avivé les antagonismes et les risques de violence.

M. Sarkozy a proposé une politique d'immigration choisie – reconnaissant à la communauté nationale qui vit sur le sol de son pays, le droit de définir des critères de sélection. Alors que l'idéologie d'ouverture sans limite de notre territoire est refusée par une part croissante de la population et engendre des réactions xénophobes et racistes, cette position me paraît un moindre mal. Aux bonnes âmes qui craignent que l'immigration choisie appauvrisse l'Afrique de ses meilleurs éléments, ne peut-on répondre que l'immigration libre n'aurait pas moins d'effet pernicieux ?

Je ne suis pas certain que Mme Royal se soit ralliée à cette position, ni qu'elle ait défini une position alternative claire et conduisant à l'apaisement des esprits – que mes lecteurs m'éclairent si je me trompe.

J'ai entendu M. Bayrou déclarer que la solution au problème de l'immigration passait par le développement des pays d'où vient cette émigration – vrai, mais un peu court.

Reste à définir ce que doit être l'immigration choisie. Est-ce seulement dresser une liste des emplois à pourvoir sur le marché du travail ? N'est-il pas possible d'être accueillant aux citoyens de tout pays, capables de s'insérer dans l'activité économique nationale et disposés à vivre paisiblement sur le sol français ?

Quelle politique de retour ?

Le pays natal de bon nombre d'immigrés, c'est la France. Quand bien même ce ne serait pas le cas, on n'imagine pas de politique de retour contraint pour celles et ceux, quel que soit leur âge, qui ont plus d'attaches en France que dans leur pays d'origine. Les renvois massifs relèvent du fantasme nourri par la droite extrême. Symétriquement, refuser l'application de la loi, s'opposer à cor et à cri au renvoi des immigrés en infraction est une position de rébellion idéologique qui contribue à renforcer la xénophobie.

On ne ferait pas d'objection à une loi d'autant plus généreuse que le pays manifesterait une plus grande capacité d'accueil et d'insertion des immigrés. En d'autres temps, il me semble que Michel Rocard avait risqué des idées de cet ordre, pragmatiques et raisonnables. Il me semble également qu'en dehors des effets d'estrade, les trois premiers candidats s'opposent d'ailleurs plus sur les modalités que sur le fond, mais là aussi, les commentaires sont les bienvenus.

Quelle politique d'insertion ?

La meilleure manière de rebâtir une communauté avec des composantes d'origines diverses, c'est de favoriser l'insertion économique et sociale, et d'abord l'emploi des immigrés. J'en appelle ici encore aux lecteurs de ce blog mais, dans ce domaine, je n'ai vu aucune proposition ambitieuse et pertinente dans la bouche ou sous la plume d'aucun candidat.

Cette lacune en dit long sur leur volonté réelle de lutter contre la fracture sociale. Je n'aurais pas désapprouvé les candidats qui auraient préconisé des politiques massives de discrimination positive, appuyées sur des redéploiements budgétaires prioritaires. Veut-on rattraper le temps perdu et sauver ceux qui peuvent l'être d'une génération plutôt esquintée ou se contenter de discuter des mérites respectifs des déploiements de CRS et de la police urbaine de proximité ?

Quelle politique d'identité nationale ?

L'autre fantasme politique de la droite extrême, c'est le refus de reconnaître le caractère irréversiblement multiculturel de notre société. C'est de vouloir couler dans le moule de l'assimilation ce qui ne peut être qu'une cohabitation pacifique, aménagée et aussi intégratrice que possible.

Il faudra bien redéfinir le partage entre les valeurs communes à toutes les parties de la nation et les valeurs distinctives de ses composantes. La loi y sera d'un faible secours. Elle est faite pour définir les droits et devoirs des citoyens ; c'est à tort que le législateur l'utilise pour écrire ou réécrire l'histoire ; de quelle utilité pourrait-elle être quand il s'agit de redéfinir un rêve d'avenir partagé ?

La construction de l'identité nationale d'une société multiculturelle relève de l'inspiration. Cette inspiration pourrait venir en partie du chef de l'Etat qui la ferait partager au corps social. Lequel de nos candidats parait le mieux placé pour y contribuer ?

Inspiration pour inspiration, le grand discours de M. Sarkozy invoquant les mânes de Jean Jaurès et de Victor Hugo l'emporte de loin sur les cent mesures de Mme Royal ou les gentils sourires de ce bon M. Bayrou. Mais le discours de M. Sarkozy n'était-il pas pure rhétorique ? Libéré de l'influence des ses plumes, retrouvant son naturel, M. Sarkozy se révèle comme un conservateur peu inspirant.

Qu'en est-il de Mme Royal ? Ses cent mesures – déjà bien oubliées – dissimulent-elles un esprit réellement inspiré ? Faut-il généreusement passer par pertes et profits l'anathème lancé contre l'argent et les riches devant les militants et ne retenir que les appels plus récents lancés urbi et orbi à une France rassemblée, une France de la réconciliation ? Mme Royal peut-elle imaginer, communiquer, faire partager un rêve entre des hommes et des femmes de culture et de foi diverses ? Peut-elle rassembler la nation au-delà de son camp ?

Inspirée, Mme Royal prétend l'être. Elle invoque assez souvent Jeanne d'Arc. On peut supposer que c'est à juste titre qu'elle en est convaincue. Mais cela suffit-il ? Cela suffit-il pour qu'elle soit bien inspirée, pour qu'elle soit inspirante ?

Comme elle n'a guère confié sa propre vision de ce que pourrait être une France multiculturelle apaisée, nous en sommes réduits aux conjectures. Et de ce point de vue, le choix de Jeanne d'Arc n'en est pas sans ambiguïté. Nous reviendrons plus tard sur la manière dont il éclaire la personnalité de Mme Royal. Il suffit de rappeler à ce stade que Jeanne d'Arc n'est pas pour rien l'emblème des lepénistes après avoir été celui de Péguy, de Déroulède – qui l'appelait la patronne des envahis – puis des maurrassiens. Jeanne d'Arc est une femme de combat, de violence armée, de refus de l'étranger. Elle incarne assurément une forme d'identité nationale, celle qui est associée à la reconquête. Tout le monde ne s'y reconnaîtra pas.

Référence historique pour référence historique, parce qu'elle n'a d'autre contenu qu'une promesse de paix civile, l'invitation que lance M. Bayrou à se rallier à son panache blanc est bien plus rassurante. Henri IV sut mettre son mouchoir sur sa foi protestante et apaiser les passions des guerres de religion. Tout en affichant son catholicisme pratiquant, ou peut-être parce qu'il ne le dissimule pas, M. Bayrou est crédible auprès des représentants des autres religions qui aspirent à un exercice libre et pacifique de leur foi sous la protection des lois d'une République laïque.

Si l'on se fie un tant soit peu aux sondages, des trois candidats, M. Bayrou est le mieux capable de rallier des suffrages hors de son camp, aussi bien à gauche qu'à droite. S'il s'agit de réconcilier les Français dans une identité retrouvée, voilà qui lui donne un net avantage sur ses deux concurrents.

La sécurité et l'état de droit

Il y a un an, j'ai fait de l'état de droit le thème d'un billet qui me paraissait important. A l'époque, je n'ai pas suscité une adhésion très grande de mes lecteurs. Je reviens à la charge aujourd'hui. J'y suis incité par l'irruption de la question de la sécurité dans la campagne, notamment suite aux incidents de la gare du Nord.

Retour rapide, donc, sur quelques idées simples auxquelles je suis attaché. Toute personne qui fraude – qui que ce soit, le fisc, la sécurité sociale, la RATP – ou vole – une carte bancaire ou les grandes surfaces – le fait aux dépens des gens qui payent ce qu'on exige d'eux. Qui sont les premières victimes de la fraude ? Les détenteurs de BMW enragent de se la faire piquer dans un parking de Neuilly, c'est sûr, mais une fois l'émotion passée, ils s'en remettent. Les débrouillards s'offusquent de s'être fait arnaquer par plus malin qu'eux, mais ils se remontent le moral en se disant qu'ils se referont sur le premier pigeon venu. Les premières victimes de l'état de non droit ne sont ni les riches, ni les puissants. Ce sont les faibles, c'est la Tierce France.

Que font et disent nos candidats par sur ce sujet ? M. Bayrou ne regrette pas d'avoir giflé naguère le gamin qui lui faisait les poches. Dans l'affaire de la gare du Nord, M. Sarkozy adopte une posture : il se prétend du côté des honnêtes gens et renvoie ses adversaires du côté des fraudeurs. A cette provocation, Mme Royal répond que les passagers doivent payer leur ticket de transport – on est rassuré... Et elle contre-attaque en ajoutant que l'incivilité s'explique trop souvent par le manque de respect de la loi par les élites. Sous-entendant que son adversaire n'est peut-être pas blanc-bleu, elle demande que l'exemple vienne d'en-haut. Comment ne pas lui donner raison ?

Il faudra juste se souvenir de tout ça quand on évaluera la personnalité des candidats, sans oublier la sienne.

Fermons ici le chapitre des programmes – qu'on pourrait étendre sans fin, jusqu'à la dernière des cent mesures de l'une ou de l'autre des candidats.

Aucun des programmes ne relève les défis de la fracture sociale, de la crise d'identité nationale, de l'insécurité, tout en desserrant la contrainte de l'endettement.

M. Bayrou propose des mesures de politique économique qui paraissent les mieux à même d'aider à la résorption du chômage sans accroissement excessif de la dette ni des prélèvements publics. Mme Royal avance quelques bonnes idées mais fait en même temps le plus de contresens économiques et s'enferre dans des contradictions insolubles qui décrédibilisent ses promesses de protection sociale tous azimuts. M. Sarkozy se situe entre les deux, plus raisonnable par sa politique économique, mais guère moins démagogue que Mme Royal par ses propositions de dépenses publiques – sans parler de sa proposition à éclipse de réduire le taux des prélèvements publics de quatre points de PIB.

M. Sarkozy propose une politique sécuritaire musclée, que les défenseurs de la loi et de l'ordre considéreront comme nécessaires mais dont beaucoup redoutent qu'elle conduise à des affrontements d'intensité croissante et à une impasse. Mme Royal et M. Bayrou promettent de maintenir un certain ordre, voire de le restaurer, mais en gardant une bonne mesure entre l'exercice de l'autorité et le dialogue – on serait cependant plus rassuré si on connaissait le nom de l'introuvable Jules Moch, du nom de ce ministre de l'Intérieur socialiste de la IVème République qui ne se laissait pas impressionner par les ennemis de l'ordre et qui n'était pas moins respectueux des valeurs républicaines.



Par défaut d'une proposition économique crédible de la part de Mme Royal, M. Sarkozy paraît proposer une politique plus plausible qu'elle ; c'est en même temps la plus risquée socialement dans la mesure où elle offre à la Tierce France le choix entre soumission et affrontement.

Parce que leur positionnement en matière de sécurité repose moins sur la confrontation, Mme Royal et M. Bayrou proposent une politique moins risquée et moins douloureuse. Ce qui se dessine en filigrane derrière les propositions économiques de M. Bayrou paraît plus raisonnable et plus efficace que les emplois Potemkine de Mme Royal. Des deux politiques les moins risquées et les moins coûteuses humainement, c'est finalement celle de M. Bayrou qui parait la moins mauvaise – à condition qu'il arrive à l'appliquer.