Dans deux billets précédents, j'étais arrivé à la conclusion que l'une des façons de lutter contre le manque de travail des étudiants à l'université pourrait être d'instaurer des droits d'inscription plus élevés. Je vais aujourd'hui tenter de défendre la même idée, mais en me plaçant dans une perspective différente.

En 1986, Alain Devaquet, alors ministre de la Recherche, a perdu sa place parce qu'il proposait un projet de réforme des universités instaurant la sélection à l'entrée et une augmentation des droits d'inscription (si je me souviens bien, le chiffre avancé était de 5000 F, soit 750 €). J'ai fait à l'époque partie des étudiants qui ont manifesté contre cette loi, et si tout cela ne s'était pas terminé tragiquement par la mort d'un étudiant, je dirais que cette expérience est un de mes meilleurs souvenirs d'université ! Il n'empêche qu'au-delà de la nostalgie que je peux avoir pour mes vingt ans, je pense aujourd'hui que nous avions tort de nous opposer à ces mesures, et en particulier à celle concernant les droits d'inscription.

Pourquoi nous opposions-nous à cette augmentation ? D'abord par principe. Nous avions été élevés dans le culte de l'école publique gratuite et nous considérions la remise en cause de ce principe comme un retour intolérable sur des droits sociaux durement acquis par nos aînés. Ensuite, parce que nous ne voulions pas que des étudiants se voient interdire l'accès à l'enseignement supérieur parce qu'ils n'auraient pas eu les moyens de payer ces droits d'inscription. Sur ce second point, je pense toujours que nous avions totalement raison. Mais, comme c'est souvent le cas en France, nous étions tellement crispés sur la défense du principe que nous ne nous apercevions pas que l'on pouvait tout à fait garder une université accessible à tous même avec des droits d'inscription élevés, et que ces droits d'inscription permettraient de donner des meilleures conditions d'enseignement. Nous ne pouvions pas voir non plus que ces mêmes droits d'inscription pourraient aider des étudiants peu argentés à accéder aux études supérieures, ce qu'ils ne pouvaient pas faire avant. En d'autres termes, je défends la thèse que non seulement le respect du principe de la gratuité n'est pas nécessaire pour assurer l'équité sociale pour l'accès aux études supérieures, mais qu'il peut être contre-productif.

Le premier argument en faveur de cette thèse nous vient des Etats-Unis. Nous savons tous que les universités de ce pays demandent souvent des droits d'inscription très élevés mais, de manière erronée, nous en déduisons qu'il est plus difficile pour un étudiant américain de faire des études supérieures que pour son homologue français. Or, la proportion d'une classe d'âge qui fait des études supérieures est supérieure aux Etats-Unis à celle qu'elle est en France ! Pourquoi ? D'abord parce qu'il y a un système de bourses publiques et privées particulièrement efficaces – certaines de ces bourses sont justement financées par une partie des droits d'inscriptions payés par ceux qui en ont les moyens. Ensuite parce qu'il y a des systèmes de prêts bancaires à taux réduits assurés par les établissements et aux modalités de remboursement favorables. Et non seulement les étudiants d'origine modeste n'ont pas à payer les droits, mais ces bourses et ces prêts leur permettent de subvenir à leurs besoins pendant leurs études, ce qui n'est jamais le cas en France. A titre d'exemple, l'université de Stanford a pour règle que jamais un étudiant qu'elle a accepté (sur des critères de qualité) ne doit se voir dans l'impossibilité de suivre ses études pour des raisons financières.

Revenons justement à la France : malgré la gratuité, il est quasiment impossible pour un étudiant d'origine modeste de faire une classe préparatoire. En effet, si cet étudiant arrive jusqu'aux classes préparatoires, ce qui est déjà rare en France, et si ses parents ne peuvent pas le financer, le seul moyen pour lui de payer ses études (logement, nourriture, etc.) serait de travailler. Mais, sauf cas exceptionnel, on ne peut pas réussir dans une telle formation en travaillant en même temps. Des droits d'inscription élevés payés par les enfants de cadres supérieurs qui peuplent ces classes permettraient simplement de trouver de tels financements.

Un autre argument en faveur de la thèse que je soutiens est qu'une des conséquences de cette gratuité est l'extrême indigence des universités françaises, qui est très préjudiciable aux étudiants les plus modestes. Prenons un exemple : dans la plupart des universités, l'enseignement des langues vivantes est inexistant, faute de moyens (hors cursus spécialisés, évidemment). Que se passe-t-il alors ? Les étudiants dont les parents en ont les moyens vont suivre des formations privées (séjours linguistiques, stages intensifs, etc.) alors que les autres… se passent des langues, tout simplement. Les droits d'inscription permettraient d'augmenter de façon importante le budget de fonctionnement de ces établissements, et ainsi de faire passer la dépense par étudiant (et donc la formation et les services qui en découlent) à un niveau plus proche des standards internationaux des pays développés, dont les universités françaises sont très éloignées.

Enfin, il y aurait des conséquences indirectes. Des étudiants qui paieraient, même s'ils recevaient une bourse ou avaient accès à des prêts, seraient beaucoup plus exigeants, à la fois envers eux-mêmes et envers les formations qui leurs seraient dispensés. Ils deviendraient des acteurs beaucoup plus dynamiques du système tout entier, ce qui aurait pour conséquence d'en améliorer la qualité globale. Ils seraient aussi beaucoup plus vigilants sur les débouchés des formations qu'ils suivent, ce qui arrêterait l'afflux d'étudiants vers des filières qui conduisent quatre-vingt-dix pour cent de leurs effectifs directement à l'ANPE.

Evidemment, une telle augmentation des droits d'inscription ne prendrait tout son sens que dans un contexte plus global de modernisation de notre système d'enseignement supérieur : au niveau des bourses et des prêts, mais aussi au niveau de la sélection-orientation à l'entrée et plus généralement de l'autonomie des universités et de leur gouvernance. Pour tous ces aspects, on gagnerait aussi à avoir une approche plus pragmatique et moins campée sur des principes : ce qui compte vraiment, c'est que les tous les étudiants, quels que soit leur origine et leurs moyens financiers, puissent avoir accès à des formations de qualité, qui leurs conviennent et qui les conduisent à trouver une place active dans la société. Nous en sommes très loin. Si pour y arriver il faut revenir sur les grands principes (gratuité, non sélection à l'entrée, etc.), n'ayons pas peur de le faire !