Ces candidats, tiendront-ils les promesses qu'ils font ? Que décideront-ils s'ils sont confrontés à l'imprévu ? Qui sont-ils vraiment ?

On n'entrera pas ici dans une querelle un peu vaine sur la qualité des personnes. Nous n'élisons pas une présidente ou un président pour partager notre intimité. Nous n'éliminerons pas une candidate ou un candidat sous prétexte qu'elle ou il ne nous est pas sympathique.

Que nous chaut que le président sortant aime la grande musique et pas seulement la musique militaire, la poésie japonaise et pas seulement les romans policiers ? Il peut se faire plaisir à le confier à qui veut encore l'entendre. Son bilan n'en est pas différent.

Ce qui importe ici, c'est d'essayer de deviner si le quinquennat donnera ce que nous pouvons en attendre au vu des programmes et à la lumière de l'expérience des candidats. Ceci conduit à poser les questions suivantes : M. Sarkozy est-il le dangereux croquemitaine que décrivent ses adversaires ? Mme Royal a-t-elle les qualités nécessaires pour incarner une gauche moderne ? M. Bayrou serait-il à la hauteur de la promesse de renouveau qu'il représente ?

M. Sarkozy est-il le dangereux croquemitaine que décrivent ses adversaires ?

M. Sarkozy est certainement un personnage plus complexe que son programme et l'image qu'il projette ne laissent croire. Il parle avec assurance mais à l'inverse de son adversaire socialiste, on peut supposer qu'il n'est pas épargné par le doute, y compris peut-être parfois sur lui-même. Il incarne la droite conservatrice et bien pensante dans la tradition convenable de M. Poincaré et de M. Pinay mais il utilise un vocabulaire provocant et volontiers populiste. Vers quelle droite M. Sarkozy penche-t-il vraiment : modérée, conservatrice, populiste ?

J'ai mis du temps à me convaincre qu'on pouvait interpréter de manière positive la reprise de thèmes du Front National. Fallait-il vraiment introduire l'immigration dans le débat politique, y ajouter l'identité nationale, établir un lien entre les deux en évoquant la création d'un ministère aux contours incertains ? Une approche a contrario aide à répondre : c'est faute d'avoir traité ces questions en temps utile que la République modérée a laissé se développer la violence entre communautés et la xénophobie. Mais tout est dans le contenu exact des propositions de M. Sarkozy. Le dialogue doit rester démocratique ; les thèses défendues ne doivent pas être celles de la droite populiste.

Démocrate, personne ne conteste que M. Sarkozy le soit.

Ce que contestent ses adversaires, c'est la politique qu'il propose et dont ils redoutent qu'elle soit approuvée par la majorité des électeurs. Nombre de bons esprits – du côté de Saint-Germain-des-Prés, il est vrai, mais aussi banlieue – nourrissent la crainte de se sentir moins libres en France si M. Sarkozy est élu. Ses adversaires ajoutent que s'il était élu, les antagonismes qui divisent le pays seraient exacerbés, voire même qu'il jouerait de ces antagonismes pour faire passer sa politique. Enfin, ils lancent des attaques qui visent directement sa personne, ils insinuent que l'homme crée une tension inutile autour de lui, qu'il serait instable, incertain, fragile, presque dangereux.

Ces craintes sont-elles fondées ? Y a-t-il un risque de dérive chez M. Sarkozy ?

Fondée me semble la crainte des immigrés que l'élection de M. Sarkozy accroisse la tension que la police fait peser sur nombre de minorités visibles. Quant aux Trissotins du VIème arrondissement qui craignent que la France devienne irrespirable, ils me rappellent les opposants au général de Gaulle qui, en 1958, voyaient en lui un dictateur et redoutaient qu'il attente aux Libertés. Le passage de M. Sarkozy au ministère des Finances nous éclaire sur l'écart qui peut exister entre ce qu'il dit d'abord et ce qu'il fait ensuite. Quand il s'est agi de défendre des entreprises françaises, le libéral proclamé qu'il était s'est glissé dans les habits dirigistes de Colbert ; il s'est également prêté à une négociation avec la CGT sur l'avenir d'EDF dont on ne peut pas dire qu'elle ait répondu à la rupture annoncée. Il y a beaucoup de posture dans les prises de positions de M. Sarkozy. Peut-être est-ce de M. Mitterrand qu'il tient qu'en politique il faut d'abord s'opposer pour réunir ses partisans et, une fois au pouvoir, prendre du recul par rapport aux promesses…

Reste le style de M. Sarkozy, et ce que le style révèle de l'homme. M. Sarkozy attire les suffrages des honnêtes gens par un programme conservateur. Il tente d'en attirer d'autres en provenance de la France populiste en grossissant le trait et en usant d'un vocabulaire peu convenable. Est-ce un exercice contraint pour l'homme politique dont le premier mandat a été la mairie de Neuilly ? Ou est-ce que son style révèle sa nature véritable ?



Chacun aura son opinion. Je ne fais pas partie de ceux qui crieraient au loup si M. Sarkozy était élu. De prime abord, je fais le pari qu'il a joué son personnage pour obéir à une stratégie de conquête électorale.

Mme Royal a-t-elle les qualités nécessaires pour incarner une gauche moderne ?

A la suite de bon nombre de militants, beaucoup de Français ont rêvé d'être séduit par elle. Ils ont cru qu'elle débarrasserait les socialistes d'une idéologie ringarde et du même coup la France, de la ringardise des idéologues socialistes. Ils ont cru qu'elle pourrait incarner une politique de gauche moderne et modérée, combinant efficacité économique et générosité sociale – entre Rocard et Blair. Ils ont cru qu'elle ferait litière des approches politiques peu honorables selon lesquelles on conquière le parti et les électeurs socialistes par la gauche pour mieux les cocufier après. Partie comme elle l'était, ils la voyaient suivre une voie rectiligne qui contraindrait ses adversaires à s'aligner sur elle.

Ce doux rêve s'est évanoui au fil des semaines. Des sinuosités tactiques, dont on ne voit pas qu'elles aient été nécessaires, ont brouillé le message. La campagne a révélé une personnalité à l'opposé de celle qu'on espérait.

De personnalité, la candidate n'en manque assurément pas mais, avec elle, les choses semblent venir à contretemps : double langage là où il faudrait de la cohérence et entêtement là où la réflexion semble peu aboutie.

Y a-t-il de bons révélateurs de la personnalité de Mme Royal ? J'en retiens trois qui se situent aux extrêmes de l'idéalisme et du réalisme : ses références à Jeanne d'Arc, son féminisme et les questions que pose sa déclaration d'ISF, telle que rapportée par Le Canard enchaîné.

Commençons par Jeanne d'Arc, car c'est le point qui me pose le plus de questions.

Qui est-ce qui inspire la candidate ? La bergère qui parlait à Dieu et voulait rétablir la France ? La jeune fille qui entendait Saint Michel lui dire la pitié qui était au Royaume de France ? La guerrière qui avait fait du blanc sa couleur, celle de son cheval, celle de son étendard, au jour d'entrer dans Orléans délivré ? La patriote avant l'heure qui apostrophait ainsi les envahisseurs de l'époque : Vous qui n'avez aucun droit sur le Royaume de France, le Roi des cieux vous ordonne et mande par moi que vous quittiez vos forteresses et retourniez dans votre pays ? La femme impatiente qui incitait le roi très instamment et très souvent à se hâter et ne pas tarder davantage ? La jeune femme dont le Dieu s'adressait personnellement à elle et disait : Fille-Dieu, va, va, va, je serai ton aide, va ? La guerrière qui disait : On n'aura raison de l'ennemi qu'au bout de la lance ? La captive accusée d'hérésie qui disait à ses juges : Cette voix vient de par Dieu ? La condamnée au bûcher à qui ses voix avaient dit : Ne te chaille de ton martyr, tu t'en viendras enfin au Royaume du paradis ? L'héroïne réhabilitée tardivement, considérée comme une martyre et enfin béatifiée par l'Eglise qui l'avait condamnée ?

Oui, qu'est-ce qui inspire Mme Royal dans cette toute cette histoire ? Et que nous révèle cette source d'inspiration ?



Il y une réponse un peu simpliste mais qu'on aurait tort d'écarter pour la seule raison qu'elle l'est. Mme Royal se berce encore des croyances de son enfance, elle a un peu de mal à mûrir, la pauvre, à passer à l'âge adulte. Mégalomane, donc, Mme Royal… Incroyablement imbue d'elle-même… Incroyablement personnelle… Incroyablement simpliste… Incroyablement sûre d'avoir raison, toujours… Etc.

Il y a une deuxième lecture de cette référence à Jeanne d'Arc par Mme Royal, plus accessible à tous ceux qui ne la connaissent pas personnellement. On la trouvera dans Sainte Jeanne, la pièce que Bernard Shaw a consacrée à notre héroïne nationale.

Le grand dramaturge y écrit : "Ce sont de fous dont nous avons besoin maintenant / Regarde où nous ont menés des gens raisonnables…"

Ce qui s'entend bien comme la nécessité de recourir à des personnages hors du commun lorsque les leaders raisonnables ne savent pas comment nous sortir de la situation catastrophique dont ils sont responsables. Ce qui s'entend bien pour un de Gaulle dans la France de 40.

Mais pour nous, aujourd'hui ? Est-ce que nous en sommes vraiment là ? Nous faut-il une nouvelle Jeanne d'Arc ? Et Mme Royal a-t-elle bien les qualités de la sainte ? On est loin de l'aspiration à une gauche moderne et modérée, base des premiers succès de Mme Royal…

Pour Mme Royal, être féministe a quelque chose de naturel. Après tout, ni sa famille, ni sa génération n'ont été bien sympathiques aux femmes. Comme beaucoup d'autres, il lui a fallu sur-réagir pour tailler sa route.

Par ailleurs, il serait temps que le chef de l'Etat français soit une femme, quelques soixante ans après que, parmi les dernières des pays développés, les femmes françaises aient conquis le droit de vote, et alors que nos cousins germains sont dirigés par une cousine.

Beaucoup d'hommes autour de moi le reconnaissent en ajoutant : oui, mais ce serait mieux si… si elle se comportait comme un homme, en somme. Je ne suis pas choqué qu'elle soit différente ou si je le suis, je m'attache à reconnaître que c'est précisément, intrinsèquement lié au fait qu'elle est une femme. On ne peut pas vouloir une femme présidente et vouloir qu'elle ne se distingue pas des hommes.

On peut s'efforcer d'avoir l'esprit ouvert sans être pour autant condamné à excuser toutes les bévues de Mme Royal au nom du féminisme. Le fait d'être une femme ne l'autorise pas à crier au machisme chaque fois qu'on la critique. Elle pourrait également admettre que les critiques qui pleuvent sont parfois dues à ses erreurs.

La déclaration d'ISF de Mme Royal, telle que l'a dévoilée le Canard enchaîné du 7 mars 2007 est un bel exemple de bourde.

On se serait abstenu d'y faire allusion si, à propos de la série d'articles du journal satirique, Mme Royal n'avait elle-même fait la leçon à M. Sarkozy sur le thème : quand le mauvais exemple vient d'en haut, les voyous se sentent autorisés etc. et si elle n'avait reproché à M. Bayrou de déclarer son élevage de chevaux comme instrument de travail, ce à quoi la loi semble l'autoriser.

On comprendra que je ne défends ici la sincérité des déclarations fiscales d'aucun candidat. J'observe seulement à quel point la situation morale de la France s'est dégradée en comparant le tollé provoqué par les révélations du Canard sur la feuille d'impôts de M. Chaban-Delmas dans les années 70 et l'absence de réaction de l'opinion aux révélations de cette campagne.

Je m'interroge également sur ce que révèlent sur son intelligence politique, sa sincérité et sa personnalité le fait que, selon le Canard enchaîné, en sous-évaluant fortement la valeur de ses biens, Mme Royal paierait environ un septième – un septième, ce n'est pas beaucoup – de l'ISF qu'elle devrait et le fait que, simultanément, elle fasse la morale aux autres.

M. Bayrou serait-il à la hauteur de la promesse de renouveau qu'il représente ?

Il y a du Mitterrand et du Chirac dans cet homme.

Il y a du Mitterrand dans la tactique consistant à s'opposer systématiquement au pouvoir en comptant que la roue tournera un jour en faveur de l'opposant de toujours. C'est une tactique qui prend du temps, qui nécessite de la constance et de la confiance en son étoile. Elle a réussi à M. Mitterrand face à de Gaulle. Elle tient lieu de stratégie à M. Bayrou face aux socialistes comme à l'UMP.

La face chiraquienne de M. Bayrou, elle est dans son profil et sa malléabilité. A quelques jours de l'élection, il n'est plus temps de décortiquer la profession de foi que le candidat fait distribuer dans la rue. Suffit de l'éclairer d'un commentaire : alors que vous pouvez être pour ou contre les propositions de M. Sarkozy et de Mme Royal – être pour celles de l'un, c'est souvent être contre celles de l'autre – vous ne pouvez être contre aucune des propositions de M. Bayrou, sauf si vous préférez vivre pauvre et malade dans un pays en guerre que riche et bien portant dans une contrée pacifique.

Ceci dit, doit-on craindre quoi que ce soit de la personnalité de M. Bayrou ? Ses deux principaux adversaires ont-ils mis en cause sa personnalité le moins du monde ? Pas que je sache. Que voyons-nous ? Au fil de la campagne, il a affiché une assurance croissante, il a parlé clairement et de manière rassurante comme quelqu'un qui voit sans surprise se réaliser le scénario auquel il a été longtemps seul à croire.

M. Bayrou, en fait, c'est la République opportuniste réincarnée, sans surprise, sans risque, sans promesses inconsidérée.

Alors qui, finalement ?

Reprenons nos trois questions – programme, capacité à conduire les réformes et personnalité.

De programme, M. Bayrou en propose un qui est un peu faible, essentiellement directionnel, mais sans mesure qui fâche, ni lacune manifeste, et le tout avec un déficit limité. Celui de M. Sarkozy est plus contrasté, en même temps libéral et autoritaire, on y trouve de bonnes propositions et d'autres qui sont contestables ; il est nettement plus coûteux pour les générations futures. Après un démarrage qui paraissait clair, Mme Royal n'est pas sortie de l'ambiguïté où elle est rentrée à son propre détriment ; elle propose certaines mesures généreuses et bien vues – pour l'éducation, pour la recherche, pour la Tierce France – mais sans demander d'effort à la France centrale, en rejetant le coût de ses promesses sur les Internationaux de France et les générations futures.

Quid de l'expérience des candidats en matière de conduite des réformes ? M. Sarkozy est le vainqueur incontesté de ses adversaires sur ce terrain. Ses deux challengers sont à égalité : nul n'a souvenir du passage de Mme Royal ni de M. Bayrou dans les ministères dont ils ont eu la charge.

Quant aux personnalités des candidats, celle de M. Bayrou est la plus rassurante parce que la plus proche de la grande tradition française opportuniste et républicaine. Mme Royal et M. Sarkozy ont des tempéraments plus marqués. L'une et l'autre peinent d'ailleurs à rassembler les Français hors de leur propre camp.

Aucun des trois candidats ne conduirait la France au désastre. M. Bayrou, le moins conflictuel, nous mènerait paisiblement, mais peut-être pas très loin. Mme Royal, plus personnelle mais guère cohérente, ne nous épargnerait sans doute pas quelques zigzags dans la période initiale. M. Sarkozy prendrait sans doute les risques qu'il faut pour nous faire changer mais il nous ferait sans doute aussi courir le risque de verser dans le fossé – juste avant de se rattraper.

Chacun de ces trois candidats incarne à sa manière un renouvellement de génération. Chacun peut encore attendre cinq, voire dix ans avant d'accéder à la magistrature suprême. M. Sarkozy, le plus jeune des trois n'a que cinquante-deux ans – il est le plus pressé alors qu'il a le plus de marge. Il peut encore apprendre, et s'assagir. Mme Royal pourrait mettre à profit les cinq ou dix ans qui viennent pour mûrir, comprendre pourquoi Jeanne d'Arc n'est pas la bonne référence pour conduire la France du XXIème siècle, mettre un peu de cohérence entre ses propos sur les riches et ses déclarations d'impôts et mettre à jour ses idées en matière de création de richesses économiques. Laisser du temps au temps, qui est mieux placée qu'elle pour savoir à quel point ce slogan est vrai ?

Je crois que je vais voter pour le doyen de ces trois candidats.